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dimanche 8 mars 2020

Psychologie sociale du coronavirus (épisode 6): Le mythe de la panique collective


Source: Flickr


Quelle image vous faites-vous d'un groupe en situation d'urgence? Pensons, par exemple, à un lieu public victime d'un attentat terroriste, à une éruption volcanique aux abords d'une métropole ou à l'annonce de l'insolvabilité d'une banque. Le terme qui vient souvent à l'esprit est celui de "panique" (cf. mon billet précédent pour une définition). Tout à coup, la rationalité et l'esprit critique des membres d'un groupe seraient débordés par une émotion insurmontable menant à des comportements irrationnels, comme le fait (dans le cas du Covid-19) de se ruer sur des masques, du papier hygiénique ou du cassoulet en boîte. Cette image est présente aujourd'hui dans les médias et dans les discours politiques : on nous dit qu'il faut absolument éviter la "panique" et on analyse les comportements de stockage, d'achat de masques, d'évitement de personnes "suspectes" dans des lieux publics comme révélateurs d'un tel phénomène.

Cette vision des choses se fonde en partie sur l'idée qu'en groupe, les individus ne sont plus aussi rationnels que s'ils étaient seuls. C'est une idée qui a été formalisée par le psychologue/sociologue français  Gustave Le Bon (1841-1931). Dans sa "psychologie des foules" (1895), encore un best-seller aujourd'hui, ce dernier postulait qu'une fois en groupe, les individus perdaient la capacité à se contrôler individuellement. La personnalité individuelle de chacun s'évanouirait, pour laisser la place à des pulsions incontrôlables (une idée qui plaira beaucoup à Sigmund Freud). Seule la présence d'un meneur permettrait de canaliser le comportement de la foule qui se soumet béatement à lui. Sans celui-ci, chacun serait animé par des passions individuelles, souvent égoïstes, immorales ou/e agressives, donnant lieu à un chaos généralisé (remarquons que l'intérêt de Le Bon, un conservateur, pour cette problématique était guidé par la volonté de contrôler les masses prolétariennes qui avaient fait chanceler la République lors de la Commune de Paris).

Gustave Le Bon

Cette idée d'une masse décérébrée vous dit quelque chose? Elle a pourtant été largement battue en brèche par les recherches menées depuis de nombreuses années en psychologie sociale. Contrairement à ce qu'on pourrait supposer, des comportements désordonnés, irrationnels, une capacité de discernement débordée par des émotions collectives ne sont nullement la norme en situation d'urgence. Au contraire, des études menées, par exemple, lors de catastrophes naturelles ou d'attaques terroristes, montrent que les personnes affectées cherchent souvent à développer collectivement des stratégies permettant d'aider les plus vulnérables. Exemple parmi d'autres : le 11/09/2001, les travailleurs du World Trade Center ne se sont pas rués de façon désordonnée dans les escaliers de bâtiment mais ont cherché à coopérer et à se soutenir mutuellement. Bref, les gens sont souvent plus rationnels que l'on pourrait le croire lorsqu'on lit Le Bon. Cette rationalité ne se fait pas en dépit de l'appartenance à un groupe (comme le suggère Le Bon) mais, au contraire, parce que dans ce type de situation, les victimes tendent à s'identifier profondément au groupe placé dans une telle situation (rien de tel qu'un "destin commun" comme celui d'une catastrophe, par exemple, pour forger une identité de groupe!). Ils développent alors souvent des stratégies de coopération destinées à favoriser le bien-être du groupe dans son ensemble. Les collectifs ont une étonnante capacité à s'auto-organiser pour faire face au danger et se montrer efficaces! Il se développe donc une véritable "résilience collective". Si, bien sûr, des comportements plus individualistes ou égoïstes sont possibles (une connaissance me racontait par exemple, avoir croisé une personne ayant dévalisé des magasins en masques pour les revendre à bon prix), ils ne sont nullement la norme.

Naturellement, le coronavirus ne pose pas exactement le même type de défis qu'une catastrophe naturelle ou une attaque terroriste mais il serait dommage de ne pas tirer les leçons de ces travaux en ne faisant pas confiance à la capacité des gens à coopérer pour faire face au danger (notamment en aidant les plus faibles).

Les mythes selon lesquels, en situation d'urgence, le public va succomber à une panique généralisée d'une part et que cela va se traduire par un désordre civil d'autre part, peuvent en effet engendrer des conséquences néfastes sur les politiques mises en oeuvre pour y faire face. Par exemple, cela peut mener à favoriser des politiques hyper centralisées qui ne laissent aucune autonomie à la population ou des stratégies de dissimulation de l'information (de peur de faire "paniquer"). Ces politiques sont souvent contre-productives car elles invitent à cultiver une défiance entre les responsables d'une part et le public d'autre part. Or, la confiance est absolument indispensable pour faire face à une urgence (comme une pandémie).

Des études de John Drury et ses collègues montrent que les membres des forces de l'ordre et les professionnels de la sécurité civile britannique adhèrent à ces mythes. C'est très certainement encore plus le cas  en France, où les politiques de maintien de l'ordre sont encore inspirées par Le Bon (la Grande-Bretagne étant souvent montrée en exemple pour ses progrès dans ce domaine). Une formation en psychologie sociale ne serait donc pas nécessairement inutile!

Comme le fait remarquer le chercheur britannique Clifford Stott, les comportements de stockage ne sont nullement le reflet d'une panique. Ils reflètent au contraire une stratégie rationnelle guidée (à tort ou à raison) par la perspective que des produits de première nécessité ne soient plus en stock suffisant en raison de l'épidémie (c'est peut-être stupide mais ce n'est pas de la panique).

En abusant du mot "panique", attention, donc, à ne pas propager des mythes potentiellement contre-productifs...

PS: Pour un éclairage complémentaire sur la "pensée sociale", je vous encourage à lire ci-dessous le commentaire de Patrick Rateau, professeur de psychologie sociale à l'Université de Nîmes et grand spécialiste de ce sujet (voir notamment, le livre qu'il a co-dirigé sur les peurs collectives).

mardi 3 mars 2020

Psychologie sociale du coronavirus (épisode 2): La symbiose des médias et des angoisses collectives

© Chappatte, Der Spiegel


Lorsque j'ouvre le site de la RTBF ce jour, les 7 articles les plus populaires concernent le coronavirus. Il apparaît donc que ce fieffé microbe monopolise l'attention des internautes et plus généralement des consommateurs de médias (alors que, par exemple, les gardes-côtes grecs et des habitants de Lesbos sont en train de refouler des migrants fuyant la Turquie) ce qui ne peut qu'encourager ceux-ci à nous abreuver en nouvelles sur le COVID-19: en effet, la presse en ligne repose sur une "économie de l'attention" - les revenus publicitaires étant proportionnels au nombre de clics et au temps passé sur chaque page. C'est bien connu, l'incertitude nourrit l'angoisse et pour répondre à celle-ci, on cherche donc à s'informer. Les informations ne sont souvent pas des plus rassurantes ("7 nouveaux cas de coronavirus...", "chute des bourses...") et, au lieu d'apaiser les angoisses, elles les attisent. Par ailleurs, le simple fait que le coronavirus soit si présent dans les médias est un signal: si on en parle tant, c'est que ça doit être grave, se dit le lecteur/téléspectateur/auditeur et l'appétit d'informations s'en trouve agrandi! La peur et les médias se trouvent donc ici unis dans une sorte de symbiose qui leur permet chacun de se nourrir de leur partenaire. On sait que les réactions de panique, à travers des bousculades notamment, sont souvent plus meurtrières que ne l'est la cause de la panique elle-même (une rumeur, une odeur...). En l'occurrence, la médiatisation à tout va du coronavirus est susceptible d'attiser des comportements de panique collective potentiellement dangereux. Déjà entend-t-on que les stocks de masques (fort précieux pour les professionnel·les de santé en contact direct avec les patient·es) s'épuisent, que les personnes d'origine asiatique sont victimes de comportements à caractère raciste,... Echapper à cette spirale dangereuse n'est pas une mince affaire: si un rédacteur ou une rédactrice en chef décidait courageusement de limiter sa couverture du microbe, les internautes ne seraient-ils pas susceptibles d'aller consulter ses concurrents? La logique du marché de l'information (notamment étudiée par Gérald Bronner dans la Démocratie des crédules) s'avère ici particulièrement perverse...et ce d'autant plus qu'abondent des sources d'informations peu soucieuses des faits mais purement guidées par l'appât du clic.

PS: Merci à Patrick Chapatte de m'avoir autorisé à reproduire son dessin gratuitement. 

mercredi 26 mars 2014

La déconstruction de l'expérience de Milgram: Un compte-rendu de "Behind the Shock Machine" de Gina Perry.


La contribution la plus célèbre de la psychologie sociale à la science est sans nul doute la série d’expériences sur l’obéissance à l’autorité menée à Yale par Stanley Milgram en 1961 et 1962 (un sujet déjà abordé dans ce billet-ci). Ces expériences, menées auprès de personnes tout-venant de la région de New Haven (Connecticut) montreraient qu’une autorité légitime est à même d’amener des individus parfaitement ordinaires à commettre des actes de torture (infliger des chocs électriques potentiellement mortels) à un inconnu. Menées en parallèle avec le procès du criminel nazi Adolf Eichmann, ces expériences semblaient appuyer la thèse de la «banalité du mal » avancée par la philosophe Hannah Arendt, qui couvrait alors le procès pour le New Yorker. Les taux d’obéissance observés dans les différentes variations de l’expérience, et communiqués par Milgram dans son best-seller « la soumission à l’autorité », sont communément utilisés pour étayer cette thèse. Cette vision du travail de Milgram a été enseignée à des générations d’étudiants en psychologie mais les expériences ont par ailleurs pénétré la culture populaire à travers des pièces de théâtre, films et jeux télévisés. A cet égard, l’expérience avait été l’objet d' une exposition médiatique importante dans le monde francophone lors de la diffusion du « Jeu de la Mort », une reconstitution sous forme de jeu télévisé sur France 2.

jeudi 30 août 2012

Pourquoi est-on attiré par des textes hermétiques?


Dessin de Manfred Escher. Source

Parmi certains philosophes, il est de bon aloi de critiquer les collègues qui s'expriment dans un jargon difficilement accessible au commun des mortels. De même, parmi les psychologues "scientifiques" (ou se revendiquant comme tels), les textes psychanalytiques, en particulier ceux de Lacan et de ses disciples, constituent l'illustration par excellence de ce que n'est pas la science auxquels ils adhèrent (en particulier des hypothèses précises et testables). L'hermétisme est donc un enjeu de débats. Dis-moi à quel style tu adhères et je te dirai qui tu es. 

dimanche 27 mai 2012

Le retour du malin: un compte équestre


Hans en 1910

Billet dédié à Margot, mon hippophile de 9 ans

A l'aube du XXème siècle, Hans, un bel étalon, avait fait sensation grâce à sa capacité à "compter": lorsqu'un individu, et tout particulièrement son maître Whilhelm Von Osten, énonçait un chiffre, il produisait un nombre de coups de sabots correspondant. Hans était-il doté d'une "intelligence" conceptuelle lui permettant de compter? Une commission de spécialistes, dont l'éminent professeur de psychologie Carl Stumpf, se réunit à Berlin pour émettre un verdict à ce sujet. Elle arriva à la conclusion qu'il n'y avait ni "truc", ni "duperie" dans les prouesses de Hans. Toutefois, un nouveau protagoniste, Oskar Pfungst, assistant de Stumpf, entrera en scène et qualifiera ces conclusions. Pfungst soumettra Hans à une batterie d'expériences ingénieuses visant à départager les différents facteurs susceptibles d'expliquer les prouesses de Hans. Par exemple, il lui fera compter dans l'obscurité (avec des oeillères). Ou il demandera au questionneur de se retirer après avoir énoncé le nombre cible (annonçant la technique du "double aveugle").

mercredi 2 mai 2012

La femme démembrée



En pensant à l'image de la femme dans la publicité, trois figures me viennent à l'esprit: 
  1. -Sexuelle - Pensons aux "poupées" dénudées allongées lascivement sur une carrosserie. 
  2. -Esthétique - Pensons aux beautés filiformes utilisées pour vanter les mérites de parfums, de cosmétiques ou de vêtements. 
  3. -Ménagère - Pensons aux poétesses du petit écran nous chantant le panégyrique de divers produits alimentaires ou d'entretien. 
Dans les deux premières figures, c'est  le corps de la femme en tant que surface suscitant le désir de l'homme (d'une part) ou l'aspiration à un idéal chez la femme elle-même qui est mis en avant. 

Dans la troisième, le corps est également important mais cette fois comme agent. C'est le corps en action: celui qui récure, qui épluche, qui frotte, qui coupe, qui hache...La dimension intellectuelle n'est certes pas totalement oblitérée mais, à travers un simple bon sens, dont le prestige est relativement limité (ce n'est pas l'intelligence "abstraite" des génies). En revanche, cette femme, dévouée à sa famille, ou à ses proches, est chaleureuse, sociable, des traits sans doute beaucoup plus "charnels", "viscéraux", et donc liés au corps que ne le serait une intelligence abstraite.

lundi 2 avril 2012

Comment un "Arabe" devient violent



Un homme arabe tend souvent à être agressif, peu respectueux des femmes et, plus qu'un Européen de souche, à devenir violent, verbalement, voire physiquement. Je viens là d'énoncer un poncif, un stéréotype. Si dans cette phrase, j'avais remplacé "arabe" par "danois", peut-être vous seriez-vous dit qu'il y avait erreur. Mais sans cette substitution, vous vous seriez contenté de subodorer que j'étais soit "raciste" soit (plus inquiétant) que je ne faisais qu'énoncer une évidence. L'énoncé a donc renvoyé à une réalité qui vous était familière. Mais qu'en est-il de ce stéréotype? Est-il fondé? Est-il faux? Et s'il est faux, quel rôle joue-t-il dans les interactions entre ceux qui se définissent comme "Européens de souche" par opposition à ceux qu'ils désignent  comme "Arabes"? Pour répondre à ces questions, voici une anecdote vécue, dont l'implacable banalité nous instruit davantage sur la genèse de la violence quotidienne que les délires fanatiques d'un Mohammed Merah. 

mardi 27 mars 2012

Les vertus parentales à l'épreuve de la laideur des enfants

En 2005, j'avais rapidement lu le compte-rendu d'une étude canadienne montrant que les parents d'enfants peu attirants physiquement  fixaient moins souvent la ceinture de sécurité des "caddies" de supermarché (au Canada, ces caddies sont bien équipés!) que les parents d'enfants "beaux". Faut-il en déduire (comme les auteurs) que lorsqu'on a des enfants laids (indicateur de "mauvais matériel génétique" apprend-on), on s'en occupe moins bien? Cette étude avait en fait été présentée dans un obscur colloque et, grâce au flair d'un journaliste, s'était malgré tout retrouvée dans les pages du New York Times. Sept ans plus tard, une recherche de la littérature suggère qu'elle n'a toujours pas été publiée dans une revue scientifique. Et pour cause... Cette relation entre le comportement des parents et les traits physiques des enfants ne prouve pas grand chose. Il est possible en effet qu'elle soit due à un facteur externe. Par exemple, le niveau socio-économique de la famille, le comportement des enfants (les enfants "beaux" sont peut-être plus calmes et donc doivent moins être sécurisés) voire l'attirance physique des parents eux-mêmes. Voilà qui est rassurant pour ceux qui ont foi en l'aveuglement total de l'amour parental. 

mercredi 29 février 2012

La moralité chez les carnivores

Extrait de "Tintin en Amérique"


Est-il moralement acceptable de manger des animaux? Certains auteurs, tels Michael Pollan ou Jonathan Safran Foer, ont récemment développé des essais fort stimulants à ce sujet. Et, effectivement, lorsqu'on y réfléchit quelque peu, il y a plein de raisons de s'abstenir de manger de la viande au-delà du plaisir que cela nous procure:

- L'élevage d'animaux contribue à différents problèmes environnementaux (dont le changement climatique) et sanitaires (résistance des bactéries aux antibiotiques, épidémies, etc.).
- L'élevage monopolise des surfaces qui pourraient être utilisée de façon plus rentable pour l'alimentation (culture) ou l'environnement (forêt).
- Les animaux d'élevage ont un esprit, souffrent et vivent dans des conditions souvent peu réjouissantes.  Ils sont souvent malades, malheureux,... 
- etc.

jeudi 23 février 2012

Le mythe du brainstorming


source: Flickr



“So loud each tongue, so empty was each head, 

So much they talked, so very little said.”


Charles Churchill (1767)


Le vocable de "brainstorming" est un des seuls termes du jargon psychosocial qui soit suffisamment rentré dans l'usage pour être repris au Larousse. Voici la définition que ce dictionnaire propose
"Technique de recherche d'idées originales, surtout utilisée dans la publicité et fondée sur la communication réciproque dans un groupe des associations libres de chacun de ses membres."
Outre les associations libre, la technique (développée par Osborne, un publicitaire, dans les années 50)  repose sur l'absence totale de critique: chaque idée doit être accueillie positivement. Cette technique est rentrée dans l'usage de nombreuses organisations de façon quasiment aussi naturelle que les réseaux informatiques ou les distributeurs de café.