lundi 2 avril 2012

Comment un "Arabe" devient violent



Un homme arabe tend souvent à être agressif, peu respectueux des femmes et, plus qu'un Européen de souche, à devenir violent, verbalement, voire physiquement. Je viens là d'énoncer un poncif, un stéréotype. Si dans cette phrase, j'avais remplacé "arabe" par "danois", peut-être vous seriez-vous dit qu'il y avait erreur. Mais sans cette substitution, vous vous seriez contenté de subodorer que j'étais soit "raciste" soit (plus inquiétant) que je ne faisais qu'énoncer une évidence. L'énoncé a donc renvoyé à une réalité qui vous était familière. Mais qu'en est-il de ce stéréotype? Est-il fondé? Est-il faux? Et s'il est faux, quel rôle joue-t-il dans les interactions entre ceux qui se définissent comme "Européens de souche" par opposition à ceux qu'ils désignent  comme "Arabes"? Pour répondre à ces questions, voici une anecdote vécue, dont l'implacable banalité nous instruit davantage sur la genèse de la violence quotidienne que les délires fanatiques d'un Mohammed Merah. 

Nous voici non pas à Toulouse mais à l'entrée d'une piscine municipale bruxelloise. Celle-ci met à disposition des nageurs des casiers fermés à clé dans lesquels il leur est loisible de stocker leurs effets. Toutefois, ils ne sont accessibles que si on dispose d'une pièce de 1 euro qui servira de caution. La préposée aux entrées (Madame Y) est séparée des clients par une vitre sur laquelle est placé un avis signalant que ceux-ci sont priés de se munir du précieux sésame. Traduction: la caisse de la piscine ne vous échangera pas votre menue monnaie. C'est dans ce contexte qu'un client (Monsieur X) se présente à l'entrée. Je ne sais pas d'où il vient ni comment il s'appelle. Mais ses traits suggèrent qu'il est d'origine nord-africaine. Après avoir payé son entrée, voici le dialogue qui s'ensuit: 

X: Auriez-vous une pièce de 1 euro à échanger contre de la monnaie?
Y: Je n'en n'ai plus que trois. Ca m'arrangerait mieux de ne pas vous les donner.
X: Mais pourquoi les avez-vous? 
Y: Pour les clients. 
X Mais je suis client! 
Y: Si tout le monde commence comme cela, on ne s'en sort plus. 
(suivent plusieurs échanges. Il insiste. Elle campe sur sa position. Le ton monte. S'apprêtant à entrer dans les vestiaires, il lui crie: "Tais-toi"). 
Y: Je ne vous autorise pas à me tutoyer. Vous parlez peut-être à votre femme comme ça mais pas à moi.  
Sur ces paroles, l'individu revient sur ses pas, très énervé. Il lui demande de lui parler face à face. Elle reste derrière la vitre. Il finit par lui lancer une injure ("connasse!") avant de rentrer dans les vestiaires. 
Un témoin de la scène (et Madame Y elle-même sans doute) pourrait se voit conforté dans son désamour des "Arabes". Voilà une nouvelle preuve de leur violence. De son côté, M. X peut y trouver confirmation que "les Belges sont racistes". Et pourtant, on peut aussi identifier dans cet événement ce que le grand sociologue américain Robert Merton qualifia de "prédiction créatrice" (self-fulfilling prophecy). Selon une lecture de cet incident, les stéréotypes et préjugés éventuels de Madame Y à propos  des "Arabes" semblent avoir influencé son comportement à travers son refus obstiné de donner la pièce et l'allusion au comportement de X avec sa femme. A son tour, son comportement a influencé M. Y qui a fini par se conformer à ces stéréotypes en l'insultant.  Le stéréotype devient vrai alors qu'il ne s'appliquait peut-être pas plus à M. X qu'à vous ou moi avant l'incident.

J'ai analysé ce type de "prédiction créatrice" (ou "confirmation comportementale") des stéréotypes en détail dans un chapitre de synthèse écrit avec Mark Snyder de l'Université du Minnesota (Klein & Snyder, 2003). Une étude expérimentale de Mark Chen et John Bargh (1997) menée aux Etats-Unis l'illustre de façon très parlante: dans cette expérience, des "couples" de sujets travaillaient séparément à une tâche informatisée identique. Cette tâche n'est en fait qu'un prétexte pour présenter de façon subliminale des visages (130 présentés chacun pendant 13 millisecondes)  sur le moniteur de l'écran. Seul un des deux membres de la paire, le "percevant", voit ces visages (on appellera l'autre membre de la paire "la cible"). Dans la moitié des cas, il s'agissait de visages noirs, dans l'autre de visages blancs. Ensuite, les deux sujets (tous blancs) interagissaient et participaient à un jeu de devinettes en duo. L'interaction entre les deux protagonistes était filmée sur deux canaux séparés (un par membre de la paire). Des personnes non familières avec cette expérience évaluaient ensuite le comportement de la "cible". On constatait que celle-ci se comportait de façon plus agressive si son partenaire avait été "amorcé" subliminalement par des visages noirs. L'interprétation suivante en découle: le stéréotype activé a influencé le percevant, qui s'est lui-même comporté de façon plus agressive. Ceci a ensuite influencé le comportement de la cible qui a réagi à celui du percevant. On voit donc là aussi une "prédiction créatrice": l'activation du stéréotype chez le percevant a suscité son actualisation chez la cible. Evidemment, on peut s'interroger sur la réalité de tels effets subliminaux (comme je l'ai évoqué dans un autre billet), mais cet exemple semble présenter une similarité assez frappante avec notre anecdote.  

Mais cette lecture est peut-être trop simpliste. L'altercation à la piscine se caractérise avant tout par son ambiguïté. Madame Y nourrit-elle d'emblée une antipathie vis-à-vis du client en raison de son appartenance? Aurait-elle gardé ses précieuses pièces de monnaie s'il avait été "blanc bleu belge"? Faisait-elle allusion à cette appartenance lorsqu'elle évoquait son comportement vis-à-vis de sa femme? Peut-être que Madame Y aurait refusé à n'importe quel client (fût-il "belge") de lui céder la pièce. Peut-être les garde-t-elle pour les familles? Pour les mères seules? Pour les personnes âgées? Les conditions sont remplies en tout cas pour éveiller le doute dans l'esprit de Monsieur X, suscitant chez lui un profond sentiment d'injustice. Cette incertitude fondamentale (est-ce du racisme ou non?) est qualifiée en psychologie sociale "d'ambiguïté attributive" (attributional ambiguity). Ce phénomène a été abondamment étudié par Jennifer Crocker (de l'Université de l'Ohio) et ses collègues. Ainsi, dans une expérience de Crocker, Voelkl, Testa, et Major (1991), des étudiants américains dont certains étaient noirs et d’autres blancs, sont invités à se décrire à l’intention d’une autre personne de "race" blanche. Deux manipulations sont introduites : d’une part, ils reçoivent des informations soit positives, soit négatives quant au désir de cette personne de les rencontrer et de faire leur connaissance (le contenu de ces informations est en fait déterminé sur une base aléatoire). Par ailleurs, et indépendamment de cette première manipulation, le sujet se pensait soit visible (à travers un miroir sans tain), soit invisible par ce partenaire potentiel. On examinait ensuite l’estime de soi des sujets. Comme on pourrait s’y attendre, celle des blancs diminue lorsqu’ils sont confrontés à une réaction négative. En revanche, chez les noirs ce n’est le cas que lorsqu’ils ne se croient pas vus. Lorsqu’ils se pensent vus, ils attribuent la réaction négative de leur partenaire à des préjugés raciaux, ce qui leur permet de conserver leur estime de soi («ce n’est pas moi, c’est ma couleur de peau»).  Si cette réaction permet de préserver l’estime de soi, elle peut exercer des effets pervers. Les évaluations négatives que l’on reçoit d’autrui nous permettent en partie de nous situer sur les dimensions pertinentes. Si on attribue systématiquement celles-ci à des préjugés ou du racisme, il devient difficile d’estimer réellement sa valeur sur ces dimensions. Aronson et Inzlicht (2004) ont précisément mis ce phénomène en évidence en montrant que des étudiants noirs sensibles aux stéréotypes évaluaient moins correctement leurs aptitudes (à un test mesurant des compétences générales). 

Revenons à notre exemple. Il importe de souligner que Madame Y peut se retrancher derrière une "règle" affichée sur sa vitre. M. X n'a donc aucun moyen légitime de contester sa décision. Il ne peut crier directement à la discrimination. Face à ce qu'il perçoit comme une injustice, il recourt donc à un moyen alternatif (l'injure) faute d'avoir pu convaincre son interlocutrice. 

Toutefois, Madame Y semble ménager une flexibilité dans l'utilisation de cette règle vu qu'elle garde les pièces de monnaie. C'est dans le contrôle de cette "zone d'incertitude" que se situe son pouvoir. C'est  aussi dans cet espace que réside la possibilité d'attribuer son comportement à une forme de racisme. Sans doute cette attribution joue-t-elle un rôle dans la réaction de X. On voit le paradoxe : même si elle n'est pas nécessairement fondée, l'attribution de racisme inspire le comportement agressif qui permet ensuite de conforter le préjugé du témoin. Cette mécanique est alimentée par l'ambiguïté du rapport à "la règle". L'application de celles-ci n'est peut-être pas la même pour tous...

Il est également intéressant de se pencher sur la vitre (sans jeu de mot!), qui remplit ici un rôle symbolique. Elle identifie clairement deux rôles sociaux: le "client" et "la préposée". En tutoyant Madame Y, M. X la désinvestit en partie de ce rôle, ce à quoi elle répond en remettant en cause sa vie privée (ce qui revient également à sortir de son rôle). Il s'en rend compte et demande donc à pouvoir s'adresser à elle "personnellement", débarrassée des oripeaux que lui confère cette vitre. Elle refuse, sans doute redoutant une violence physique (une peur qui n'est pas nécessairement infondée). Mais ce refus rend vain l'espoir d'une véritable rencontre. 

En conclusion, cet exemple illustre le poids de l'Histoire dans les interactions interculturelles/intergroupes quotidiennes. Par "Histoire", j'entends ici le passé des relations entre les groupes sociaux auxquels les deux protagonistes appartiennent, mais aussi leurs propres expériences personnelles en tant que membres de ces groupes. Car pour X et Y, cet épisode n'est sans doute qu'une péripétie parmi d'autres événements semblables déjà vécus. Leur expérience permet de "lire" la nouvelle situation à travers le même prisme que les précédentes. Par l'entremise notamment les stéréotypes qu'elle charrie, cette Histoire offre une grille d'interprétation au comportement d'autrui. Cette lecture permet à son tour à chacun de définir sa propre ligne de conduite, contribuant parfois un enchaînement fatal, émaillé de non-dits et d'incompréhensions. Ceux-ci affectent même les plus tolérants et les mieux intentionnés d'entre nous. Ce qui  les rend particulièrement destructeurs. 

PS: Il est courant de traduire "self-fulfilling prophecy" par "prophétie auto-réalistrice". Je trouve ce terme particulièrement inélégant et privilégie donc "prédiction créatrice". 

Références

Aronson, J., & Inzlicht, M. (2004). The ups and downs of attributional ambiguity. Psychological Science, 15, 829-836.

Chen, M. & Bargh, J.A. (1997). Nonconscious Behavioral Confirmation: The Self-Fulfilling Consequences of Stereotype Activation. Journal of Experimental Social Psychology, 33, 541-560

Crocker, J., Voelkl, K., Testa, M., & Major, B. (1991). Social stigma: The affective consequences of attributional ambiguity. Journal of Personality and Social Psychology, 60, 218-228.

Klein, O., & Snyder, M. (2003). Stereotypes and behavioral confirmation: From interpersonal to intergroup perspectives. In M. P. Zanna (Ed.), Advances in Experimental Social Psychology (Vol. 35). New York: Academic Press. 










4 commentaires:

  1. dounia754@hotmail.com15 avril 2012 à 14:48

    article très intéressant à lire et qui me fait penser à des évènements de la vie quotidienne. En tant qu'arabe, lorsque les gens sont désagréables avec nous, nous pensons directement à du racisme, alors qu'en fait peut-être la personne est tout simplement de mauvaise humeur ou a des problèmes.

    Une arabe et une de vos anciennes élèves :)

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    1. moi qui me veux bienveillant pour tous, je suis souvent pris pour un "c .." alors, je finis par le devenir ... prédiction créatrice auto expérimentée (bac + 46)

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  2. Les arabes sont agressifs car ils ont une haine gratuite envers les femmes et les blancs en général... ils se prétendent victimes alors qu'ils sont racistes des blancs, il n'y a qu'à aller à Paris,Lyon ou même aux Antibes pour se faire insulter de sale blanc ou se faire cracher dessus le jour de la fête de la musique... depuis petit on leur apprend à voler le goûter des autres enfants et de ne pas avoir de respect envers les adultes... à la piscine municipale il y a eu des femmes arabes qui se sont fait agressé parce qu'elle mangeaient le jour du ramadan et le vigile les a fait sortir de la piscine pour ne pas que ça devienne critique, et parce qu'il avait peur tout simplement. C'est claire qu'il est plus facile de faire sortir les victimes... Il faut arrêter de mettre tout sur la faute du coran alors qu'il y a un problème de respect et civilité, et surtout de haine raciale envers les européens!

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  3. "les stéréotypes et préjugés" Non, c'est un fait, une observation, un vécue,,, Un raz le bol!!!! Oui les zarabes SONT violents.

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