samedi 7 mars 2020

Psychologie sociale du coronavirus (épisode 5): Peur, angoisse, panique ou psychose?


Eduard Munch (1893): le Cri

En cette période de coronamanie, j'ai été plus sollicité par les médias que d'habitude. La question qui m'est le plus souvent posée consiste à savoir s'il y a une "peur"/ "psychose"/ "angoisse"/ "panique" collective à propos du coronavirus (ces termes étant utilisés de façon plus ou moins interchangeable). Le vocabulaire psychiatrique est souvent utilisé à tort et à travers pour décrire des phénomènes psychosociaux qui n'ont souvent que peu de rapport avec ce qu'ils désignent (voir à cet égard cet excellent article du Monde). Je me suis donc dit qu'il serait utile de définir ce qu'on entend par là.

jeudi 5 mars 2020

Psychologie sociale du coronavirus (épisode 4) : virus, paravent de nos entrailles

Pourquoi les Amérindiens ont-ils été décimés peu après l'arrivée des Européens? Criblés de balles? Massacrés? Egorgés? S'il ne faut pas sous-estimer la cruauté des conquistadores et autres colons divers, la cause principale de ce génocide réside dans la transmission de maladies infectieuses contre lesquelles le système immunitaire de ces populations n'était guère préparé.

Les membres d'une communauté humaine tendent à développer des défenses immunitaires adaptées aux agents infectieux qui circulent au sein de  celle-ci. Si un groupe est resté isolé pendant de nombreuses générations, le contact avec les membres d'autres communautés, porteurs de virus ou de bactéries inconnues, peut donc se révéler dangereux. Que l'on cherche à éviter ce contact, voire à isoler ces individus ne serait pas totalement irrationnel. En l'occurrence, du point de vue des Apaches et des Navajos, éviter tout contact, même indirect, avec les Européens était une question de survie.



Immigrés chinois en quarantaine à Angel Island (Californie), 1891

mercredi 4 mars 2020

Psychologie sociale du coronavirus (épisode 3): Le raz-de-marée et la lame de fond

World Visits: The Great Wave at Kanagawa

Hokusai (1830): La grande vague de Kanagawa

Alors que l'on s'inquiète d'une pandémie de coronavirus, l'une des questions les plus régulièrement  adressées par les médias au pseudo-expert des peurs collectives que je suis a la forme suivante : pourquoi les gens ont-il moins  peur de la maladie X (remplissez au choix par "grippe", "fièvre jaune",  "SIDA"...) qui fait X fois plus de ravages que du coronavirus? Ce type de question se fonde sur un présupposé tout à fait invalide : nos angoisses seraient directement proportionnelles à l'ampleur du risque considéré. S'il en était ainsi, on devrait sans doute avoir davantage peur de prendre son vélo, de consommer du sucre, ou de respirer l'air pollué et on ne devrait guère craindre les araignées (inoffensives sous nos latitudes), l'avion ou les souris. Inversement, personne ne devrait jouer au Lotto. Dans la figure ci-dessous, nous voyons comment l'artiste allemande Susanna Hetrich avait représenté l'écart entre les risques perçus (volet au-dessus de la ligne horizontale) et les risques véritables (volet sous la ligne) associés à différents phénomènes (accident d'avion, attaque terroriste, cancer...). Elle a appelé cette série "reality checking device".

mardi 3 mars 2020

Psychologie sociale du coronavirus (épisode 2): La symbiose des médias et des angoisses collectives

© Chappatte, Der Spiegel


Lorsque j'ouvre le site de la RTBF ce jour, les 7 articles les plus populaires concernent le coronavirus. Il apparaît donc que ce fieffé microbe monopolise l'attention des internautes et plus généralement des consommateurs de médias (alors que, par exemple, les gardes-côtes grecs et des habitants de Lesbos sont en train de refouler des migrants fuyant la Turquie) ce qui ne peut qu'encourager ceux-ci à nous abreuver en nouvelles sur le COVID-19: en effet, la presse en ligne repose sur une "économie de l'attention" - les revenus publicitaires étant proportionnels au nombre de clics et au temps passé sur chaque page. C'est bien connu, l'incertitude nourrit l'angoisse et pour répondre à celle-ci, on cherche donc à s'informer. Les informations ne sont souvent pas des plus rassurantes ("7 nouveaux cas de coronavirus...", "chute des bourses...") et, au lieu d'apaiser les angoisses, elles les attisent. Par ailleurs, le simple fait que le coronavirus soit si présent dans les médias est un signal: si on en parle tant, c'est que ça doit être grave, se dit le lecteur/téléspectateur/auditeur et l'appétit d'informations s'en trouve agrandi! La peur et les médias se trouvent donc ici unis dans une sorte de symbiose qui leur permet chacun de se nourrir de leur partenaire. On sait que les réactions de panique, à travers des bousculades notamment, sont souvent plus meurtrières que ne l'est la cause de la panique elle-même (une rumeur, une odeur...). En l'occurrence, la médiatisation à tout va du coronavirus est susceptible d'attiser des comportements de panique collective potentiellement dangereux. Déjà entend-t-on que les stocks de masques (fort précieux pour les professionnel·les de santé en contact direct avec les patient·es) s'épuisent, que les personnes d'origine asiatique sont victimes de comportements à caractère raciste,... Echapper à cette spirale dangereuse n'est pas une mince affaire: si un rédacteur ou une rédactrice en chef décidait courageusement de limiter sa couverture du microbe, les internautes ne seraient-ils pas susceptibles d'aller consulter ses concurrents? La logique du marché de l'information (notamment étudiée par Gérald Bronner dans la Démocratie des crédules) s'avère ici particulièrement perverse...et ce d'autant plus qu'abondent des sources d'informations peu soucieuses des faits mais purement guidées par l'appât du clic.

PS: Merci à Patrick Chapatte de m'avoir autorisé à reproduire son dessin gratuitement. 

dimanche 1 mars 2020

"Les guerres secrètes des fourmis" de Cleo Bertelsmeier





Je viens de lire le passionnant "Les guerres secrètes des fourmis: sexe, meurtres et invasions territoriales" de Cleo Bertelsmeier (Favre), dont j'avais entendu parler sur France Inter. L'essai commence par passer en revue les analogies entre les sociétés de fourmis et celles des hommes à travers l'Histoire, où l'on découvre que, depuis l'Antiquité, les philosophes et autres intellectuels du moment ont utilisé les fourmis pour justifier racisme, communisme, libéralisme et plus récemment, des pratiques managériales diverses.  Ensuite, l'auteure, myrmécoloque (c'est comme ça qu'on appelle les spécialistes des fourmis) à l'université de Lausanne, mais également pédagogue, décrit différents aspects des conflits entre fourmis, que ce soit entre les sexes, les "castes", les colonies ou les espèces (et, dans le dernier chapitre avec une attention particulière aux relations entre espèces invasives et locales). On y découvre l'incroyable variété des formes d'organisations sociales et des comportements (notamment d'attaque et de défense, de parasitisme, d'esclavagisme, plus une panoplies de comportements sexuels,...) chez ces bestioles. Ces comportements sont mis en relation avec l'écologie de chacune des espèces d'une part et ses stratégies évolutives d'autre part, avec un passage  (nécessaire) par la génétique. On y découvre également toute une série d'expériences fascinantes permettant d'étayer les théories proposées.

Ce qui rend l'ouvrage particulièrement plaisant à lire, ce sont les "anecdotes" illustrant certains de ces comportements. Par exemple, des fourmis "ambulancières" qui secourent celles ayant perdu un membre lors d'une bataille, des fourmis kamikazes qui se font exploser en projetant une substance chimique mortelle sur leurs ennemies, des mâles dont le corps est arraché pendant le "coït" pour ne garder que le précieux appendice, des femelles "violées" alors qu'elles ne sont encore que des larves, etc.

L'essai est également l'occasion de démonter certains stéréotypes comme l'idée que les fourmis sont "travailleuses" (il y en a plein qui ne fichent rien) ou que toutes les fourmis ayant un même rôle seraient interchangeables  (non, elles auraient des personnalités diverses!). J'ai littéralement dévoré l'ouvrage. Vivement recommandé, en particulier pour les psychologues sociaux, comme moi, un peu trop centrés sur les comportements sociaux des humains.

Référence:

C. Bertelsmeier (2019). Les guerres secrètes des fourmis: Sexe, meurtres et invasions territoriales. Lausanne, Suisse: Favre. 200 pages. ISBN: 978-2-8289-1615-2. 

vendredi 28 février 2020

Psychologie sociale du coronavirus (épisode 1): Le coronavirus est un terreau fertile pour les théories du complot - voici pourquoi c'est un problème sérieux


Traduction française de l'article de Daniel Jolley & Pia Lamberty paru dans The Conversation (par Olivier Klein)

Le champion romain Coronavirus apparaît dans la BD "Astérix et la Transitalique".
Le coronavirus continue à se répandre autour du monde. De nouveaux cas sont identifiés sans cesse. Mais une autre chose se transmet, semble-t-il, aussi rapidement : des théories du complot prétendant que des agents puissants manigancent des méfaits en rapport avec le virus. Nos travaux sur les théories du complot dans le domaine de la santé montrent que ceci peut être aussi dangereux pour la société que l’épidémie elle-même. 


dimanche 16 février 2020

L’effet des décisions judiciaires sur l’opinion publique n’est pas nécessairement là où on le croit


(une chronique publiée dans Le Soir le 9 février 2020, pour Carta Academica)

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La justice néerlandaise a ordonné  à l’Etat de restreindre son taux d’émission de gaz à effet de serre de 25% d’ici fin 2020 (par rapport à 1990). Dans un registre différent, la Cour d’Appel d’Anvers a considéré en décembre que l’interdiction du port du voile dans deux écoles flamandes était justifiée.

dimanche 14 juillet 2019

Boire du jus d'orange cause-t-il le cancer?

Vous avez peut-être entendu parler d'une étude montrant soi-disant que les boissons sucrées (y compris un bon jus d'orange frais) causent certains cancers. On en parle dans Le Monde, dans La Libre,  dans 20 Minutes... Vous qui aimez savourer votre bon verre de jus de pommes au petit déjeuner vous imaginiez déjà en train de subir de douloureuses séances de chimiothérapies... Ne vous inquiétez pas trop vite. Cette étude, comme de nombreuses études épidémiologiques, est basée sur ce qu'on appelle une "fishing expedition": les auteurs ont examiné les liens entre une multitude de variables nutritionnelles et toutes les issues possibles en termes de santé (c'est ce que les auteurs annoncent dans un "pré-enregistrement") et on ne rapporte que celles qui sont significatives. Or, comme le seuil de 5% est utilisé comme critère de signification statistique(en gros, on accepte de se "tromper" 5 fois sur 100 en attribuant au sucre une corrélation qui est en fait purement fortuite), il est fort probable qu'en faisant de nombreux tests, certains seront significatifs.  Remarquons que cette démarche est contraire à la logique du pré-enregistrement qui consiste précisément à annoncer ses analyses par avance et à les rapporter intégralement quels que soient les résultats!  

Par ailleurs, ces résultats sont purement corrélationnels: si une association entre consommation de boissons sucrées et cancer existe, on ne peut pas pour étant établir un lien de causalité. Il est possible qu'une variable tierce intervienne et explique aussi bien la consommation de sucre que l'incidence des cancers en question. Donc, je ne suis pas sûr que cette étude fasse avancer le schmilblick sur le sujet...

PS: Je suis redevable à Tama Haspel et Dominique Muller de m'avoir attiré l'attention sur ceci. 

dimanche 3 février 2019

Pourquoi les professeurEs sont-elles moins bien évaluées que les professeurs?

J'écoutais récemment le podcast de mon homonyme Ezra Klein. Il interviewait la philosophe australienne Kate Manne sur le sujet de la misogynie (sujet sur lequel elle a beaucoup de choses intéressantes à dire mais je reviendrai peut-être là-dessus dans un autre billet). Kate Manne faisait remarquer une chose intéressante: le fait que parler en public est associé davantage à des rôles de genre "masculins" que "féminins" (une des explications du succès des discours de Trump par rapport à ceux de Hillary Clinton durant la campagne électorale de 2016). Pour illustrer cela, Kate Manne faisait allusion à un résultat bien connu dans la littérature: les avis pédagogiques adressés aux professeurs d'université masculins (c'est-à-dire les évaluations des profs par leurs étudiant·e·s) sont (en moyenne) plus positifs que ceux qui sont adressés aux professeures d'université. Et donc, ceci pourrait s'expliquer par une forme d'incompatibilité entre les attentes que les étudiant·e·s ont vis-à-vis d'une femme et ceux qu'ils ont vis-à-vis d'un prof. d'université. Manne se demande: comment serait perçue un homme vs. une femme qui passe un cours à rédiger des équations compliquées? L'homme serait-il perçu comme un génie et la femme comme une "frustrée"?

Mais ce n'est peut-être pas uniquement du sexisme de la part des étudiant·e·s. Peut-être que la socialisation - l'éducation - "genrée" rend plus facile pour un homme que pour une femme de prendre l' habit du "professeur" une fois que l'occasion s'y prête. Ils peuvent plus facilement adopter ce rôle et sont donc moins confrontés au "contrecoup" (backlash) qui peut toucher les femmes qui ne se conforment pas au rôle qui est attendu d'elle. Ce "contrecoup" correspond à un ensemble de comportements plus ou moins subtils visant à faire comprendre à celles-ci qu'elles ne sont pas suffisamment "féminines".

Manne cite un résultat dont je n'ai pas (encore) pu retrouver la source, et qui corrobore l'influence importante des attentes liées aux rôles de genre: le différentiel d'évaluations entre hommes et femmes professeurs est d'autant plus élevé que l'auditoire est grand. Interprétation: en petits groupes,  les professeures peuvent encore mettre en oeuvre les qualités que l'ont attend d'une femme (s'occuper des étudiant·e·s en difficulté, être gentille, attentionnée, connaître leur prénom...). Ceci est beaucoup plus compliqué en grand auditoire, où les qualités, "masculines", de "tribun" sont plus valorisées.

Remarquons que si le genre de l'étudiant·e joue un rôle, les étudiantes ne sont pas nécessairement plus tendres avec les femmes professeures (dans certaines études, elles favorisent les hommes même davantage que les étudiants masculins eux-mêmes: cf. Spooren et al., 2013).

Bref, le différentiel d'évaluation entre hommes et femmes professeur·e·s d'université ne trouvera sans doute pas d'explication simple du type  "Les étudiant·e·s sont sexistes" ou "Les professeures sont de moins bonnes enseignantes que les professeurs".

Référence

Spooren, P., Brockx, B., & Mortelmans, D. (2013). On the validity of student evaluation of teaching: The state of the art. Review of Educational Research, 83,598-642. 

mercredi 31 octobre 2018

On ne peut pas ne pas croire: psychologie sociale et vulnérabilité aux "fake news"


               
Regardez la ligne bleue clair sur le graphique ci-dessus. Elle représente l'engagement généré sur facebook par les 20 fake news les plus populaires juste avant l'élection présidentielle de 2016 aux Etats-Unis. Il s’agit donc du nombre de fois qu'on a cliqué dessus ou qu'on les a partagées. Ce sont des fake news qui peuvent sembler fantaisistes comme: "Hillary Clinton a vendu des armes à l'état islamique".  La ligne bleue foncé représente le nombre de fois qu'on a cliqué, liké ou ouvert des billets provenant de l'ensemble des médias américains les plus importants dont le Washington Post, le New York Times et NBC news.  On voit que près de l'élection, les gens se sont plus engagés vis-à-vis des 20 fake news que vis-à-vis de l'ensemble des médias traditionnels, ce qui laisse songeur.