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dimanche 19 avril 2020

Psychologie du coronavirus (épisode 12): Epidémiologie de la panique

L'épisode 12 correspond à un article dans La Revue Nouvelle disponible ici:

https://www.revuenouvelle.be/De-l-epidemiologie-de-la-panique.

Il est consacré à l'épidémiologie de la panique. 

lundi 23 mars 2020

La pollution favorise-t-elle véritablement la diffusion du coronavirus?

Ces derniers jours, la presse (voir aussi ici et ici) a fait grand cas d'une étude montrant que la pollution favoriserait la diffusion du covid-19. La pollution serait une "autoroute" pour le coronavirus. Mon collègue Alain Content de l'Université libre de Bruxelles a cherché la source de cette étude et constate qu'il s'agit juste d'un "position paper" publié par un groupe de 12 chercheurs italiens. En d'autres termes, l’article n'a pas fait l'objet du processus d'expertise par les pairs qui permet à des travaux scientifiques d'acquérir une légitimité et de les distinguer d’autres types de prose (y compris ce blog). 

La publication scientifique est un processus extrêmement ardu. Dans les revues reconnues, peu d'articles sont publiés par rapport à ceux qui sont soumis, et passer de la soumission à la publication est souvent un parcours du combattant : chaque étude doit répondre à un examen souvent impitoyable de la part des collègues chargés d'expertiser l'article. 


mercredi 11 mars 2020

Psychologie sociale du coronavirus (épisode 8): La solitude est-elle salutaire?

L'une des mesures envisagées par les autorités belges pour faire face au virus consiste à limiter les contacts sociaux. C'est ce qu'on appelle le "social distancing". Ceci, espère-t-on, permettra d'endiguer la progression de l'épidémie : en pratique, il s'agit de faire en sorte que son "pic" soit le plus faible et le plus tardif possible de façon à ce que notre système de santé ne soit pas débordé et puisse faire face à un afflux de malades. Cette idée est représentée dans l'image ci-dessous (en rouge, ce qui se passe si on ne fait rien -un pic ingérable- et à droite, en bleu, ce que l'on peut espérer si on prend les mesures adéquates : une "dune" que l'on peut gravir sans trop d'encombres et sans dépasser la ligne fatidique correspondant à la saturation de notre système de santé). La maladie est asymptomatique ou bénigne dans la plupart des cas. Pour la majorité des individus, ces mesures visent donc moins à préserver leur santé qu'à éviter qu'ils deviennent vecteurs de la maladie. Ceci permet de s'assurer que notre système de santé pourra aider adéquatement le cas échéant les plus vulnérables, ceux pour qui cette maladie constitue un risque important.


Les discours de promotion de la santé ("faites du sport", "mangez moins de graisse",...) sont généralement individualistes: ils visent à ce que chacun se préoccupe de sa propre santé. En faire peu de cas, voire la négliger, peut alors apparaître comme une forme de vertu : on est prêt à mettre en retrait ses intérêts personnels au profit de considérations plus altruistes (comme la convivialité par exemple). Dans cette même logique individualiste, l'un des discours que j'entends régulièrement par rapport au virus consiste à adopter une attitude insouciante du type "de toutes façons, à mon âge et vu mon état de santé, ce n'est pas grave si je l'attrape", "je suis prêt à courir le risque", etc. Il s'agit en quelque sorte d'assumer le rôle du "brave soldat Ryan" face à la maladie. Cette logique du sacrifice individuel est égoïste. Les héros prêts à se frotter à la maladie sont, semble-t-il, des dangers publics. 

Ici, il s'agit moins de protéger sa propre santé que celle des autres. La situation est paradoxale et contraire à nos intuitions : en se protégeant soi-même et en s'éloignant des autres, on préserve les plus faibles, qui doivent être isolés. Selon certaines recommandations, il faut  particulièrement limiter les contacts avec les personnes âgées et autres personnes plus vulnérables (le gouvernement bruxellois a même recommandé d'interdire toute visite dans les maisons de repos "sauf exception"). 

J'évoquais dans un autre billet, qu'en situation d'urgence, la norme n'était pas la panique mais la coopération. Je pensais à des situations  comme des attaques terroristes, des catastrophes naturelles ou des accidents (les plus étudiées). Dans ce type de situation, les victimes potentielles sont en contact et peuvent interagir. Des formes de coopération émergent grâce à ce contact physique (protéger les enfants, porter des victimes à bon port,...). 

La situation qui se présente ici est différente : paradoxalement, coopérer consiste à s'éloigner physiquement d'autrui, à recourir à du "social distancing" pour utiliser la terminologie des autorités belges, c'est-à-dire des comportement généralement utilisés pour manifester un rejet de l'autre (les psychologues sociaux connaissent tous la "social distance scale" de Bogardus, qui est en fait un questionnaire évaluant la tendance des individus à rejeter un groupe social). Bref, pour coopérer, il convient de recourir au comportement qui correspond à nos tendances les plus égoïstes. Difficulté supplémentaire : contrairement à d'autres situation d'urgence où l'on voit clairement des victimes souffrir ou en danger direct, il s'agit de préserver des catégories de la population qui peuvent sembler abstraites et impersonnelles (les "personnes âgées", "les personnes qui ont des difficultés respiratoires") plus que des individus bien précis auxquels on peut se rattacher directement (même si chacun aura des proches concernés). On entend aujourd'hui le nombre de décès recensés chaque jour en Italie ou ailleurs, avec une précision sur l'âge moyen des victimes (souvent élevé). Mais on ne voit guère les personnes qui se cachent derrière ces statistiques, qui semblent désincarnées. 

Par ailleurs, les gens dont il faut s'éloigner physiquement sont précisément ceux qui ont le plus de besoin de contacts : on sait par exemple que les contacts sociaux sont essentiels pour la santé et ce, particulièrement chez les personnes âgées. La solitude tue aussi certainement que le coronavirus. 

Mais les victimes ne sont pas que les personnes âgées, celles qui ont des difficultés respiratoires ou une immunité déficiente. Les conséquences économiques de cette épidémie sont susceptibles d'être considérables et, en pratique, de nombreux travailleurs vont se trouver sans revenus, soit du simple fait de la baisse de l'activité économique, soit parce qu'ils vont être forcés de s'isoler pour éviter d'être vecteurs. Tout le monde n'est pas égal face au virus et celui-ci frappera non les plus vulnérables physiquement mais aussi les plus vulnérables économiquement (qui sont souvent les mêmes). 

Il ressort de ces quelques réflexions que, pour faire face à ce défi, autant les autorités que chacun·e d'entre nous, devrons trouver de nouvelles formes de coopération, qui n'impliquent pas un contact physique. Grâce à des moyens technologiques révolutionnaires, comme le téléphone, il est par exemple possible de maintenir, voire d'augmenter, les contacts sociaux avec les personnes âgées sans être en contact physique avec elles. De grâce, arrêtons d'appeler "social distancing" ce qui est juste du "physical distancing". C'est au contraire de social "approaching" dont nous avons besoin, même s'il n'est pas physique. 




mardi 10 mars 2020

Psychologie sociale du coronavirus (épisode 7): Sans spaghettis, c'est cuit!



Dans une célèbre expérience de psychologie sociale, les sujets s'installent seuls dans une salle et se mettent à remplir des questionnaires. Tout à coup, de la fumée apparaît dans la salle. Que vont-ils faire? 75% quittent les lieux et vont le signaler. Mais dans une autre condition expérimentale, il y avait certes un sujet véritable mais également deux comparses de l'expérimentateur feignant d'être d'autres sujets. Ceux-ci constataient la fumée mais restaient pour le reste impassibles. Résultats? Dans cette dernière condition, seuls 10% des (vrais) sujets réagissent. L'explication est simple : les sujets ne savent pas s'il faut s'inquiéter de cette fumée ou non. Constatant que les comparses ne font rien, ils en infèrent qu'il n'y a guère de danger et qu'il n'y a pas lieu de s'alarmer. Seuls, en revanche, ils écoutent leur incertitude qui les pousse à agir et à solliciter de l'aide.
Cette expérience illustre une vérité psychologique fondamentale : pour identifier ce qu'il convient de faire, ou comment il convient de réagir à une situation, nous ne nous contentons pas de notre propre jugement individuel. Nous observons les autres, ceux et celles que nous identifions comme appartenant au même groupe que nous. Leur comportement nous informe quant à la réaction qu'il convient d'adopter. C'est ce que le psychologue social Robert Cialdini appelle  l'heuristique de "la preuve sociale".  La pratique ancestrale de "la claque" consistant à engager des comparses pour applaudir les spectacles et plus récemment les rires "en boîte" accompagnant les sitcoms sont des illustrations de la puissance de de cette heuristique (dans les deux cas, ça marche!).
Dans ces périodes d'inquiétude par rapport au coronavirus, l'importance de la preuve sociale ne doit pas être sous-estimée : durant les dernières semaines régnait un sentiment d'incertitude quant au danger que fait peser le COVID-19. Certains soulignaient la gravité de l'épidémie alors que d'autres relativisaient la situation en comparant, par exemple, le coronavirus à la grippe saisonnière (bien plus fréquente). C'est précisément dans ce type de situation qu'on est le plus susceptible d'utiliser les normes sociales (ce que les autres font et ressentent) pour évaluer ce qu'il convient de faire.
Mais comment savoir ce que les "autres" font? L'une des solutions les plus évidentes est de se tourner vers les médias, qui nous abreuvent en nouvelles sur les réactions par rapport au coronavirus. Lorsqu'un article nous montre des rayons vides, des gens chargeant leurs chariots de riz et de pâtes, voire utilise un titre sensationnaliste ("La panique s'installe" titrait un quotidien britannique), nous obtenons en fait de l'information sur ce qu'il convient de ressentir par rapport à la situation. De cette façon,  bien que la panique ne soit pas la réaction la plus commune en situation d'urgence, elle peut être favorisée et ce, tout particulièrement chez des personnes qui s'informent principalement via les médias et ont un réseau social limité (dans lequel ils ou elles pourraient être témoins d'autres normes).
Naturellement, les médias ne nous transmettent pas nécessairement une image exacte des réactions de la population. Je voyais par exemple sur Facebook un ami journaliste faire une annonce à la recherche de "témoignages de pénurie" dans leurs magasins habituels. Il était intéressant de lire les commentaires sous son billet. Dans tous ceux que j'ai lus, les internautes mentionnaient que, dans leur échoppe préférée, ils n'avaient pas remarqué de pénurie.  Dans une telle situation, il serait tentant pour le journaliste d'accorder plus de lignes à un témoignage faisant état d'une pénurie - c'est potentiellement beaucoup plus susceptible d'intéresser les lecteurs - que de simplement rapporter le banal constat que tout va bien (ce que certains font courageusement malgré tout!).
On voit donc là une autre manifestation de la symbiose déjà évoquée entre médias et angoisse collective : les médias tendront à mettre en exergue les situations anormales, plus susceptibles d'intéresser les lecteurs et lectrices (cela étant, on voit également des exemples inverses, comme ce rassemblement record de personnes déguisées en schtroumphs en dépit du virus!). Quoi qu'ils fassent, les médias informent le public sur la norme sociale qui, à son tour, prescrit comment il convient d'agir
Au demeurant, les images de rayons vides ont une portée à mon sens bien différente d'une information factuelle sur l'évolution des ventes de telle ou telle denrée. Elles renvoient à un imaginaire de crise intense, rappelant le rationnement durant la seconde guerre mondiale, les queues devant les supermarchés dans les pays de l'Est avant la chute du rideau de fer ou encore la crise économique de 1929.
Mais ce phénomène dépasse naturellement les médias : la façon dont chacun d'entre nous agit par rapport à cette épidémie (se faire la bise, annuler un voyage ou un concert, se laver les mains fréquemment...) contribue à communiquer également  des normes sociales à ceux et celles qui nous entourent.
En outre, les décisions des autorités nous informent également sur la norme : en communiquant qu'on est en "phase 2" ou en "phase 3", par exemple, les autorités informent sur la façon dont il convient d'appréhender la situation (voir à cet égard, ce billet-ci).
Il en résulte que par l'entremise de ces diverses sources (médias, autorités, contacts sociaux), les normes sociales se transforment et se diffusent au sein de la population. Si celles-ci se propagent, ce n'est pas par une simple imitation irréfléchie mais parce que le comportement d'autrui nous informe quant à la manière dont il convient d'interpréter la menace en situation d'incertitude.
Ceci donne lieu à un paradoxe : en décrivant le comportement d'autrui comme une "panique" et en montrant des rayons vides,  non seulement on communique une norme émotionnelle mais il devient parfaitement rationnel de contribuer à amplifier le phénomène qu'on décrit : après tout, si  on se dit qu'à cause de la panique, il n'y aura bientôt plus de produits de première nécessité, de pâtes, de riz, d'aspirines, il n'y a rien de plus cohérent que de s'en procurer avant que les stocks ne s'épuisent. A son tour, un tel comportement risque d'être interprété comme de la "panique", et d'alimenter un cercle vicieux.

mercredi 4 mars 2020

Psychologie sociale du coronavirus (épisode 3): Le raz-de-marée et la lame de fond

World Visits: The Great Wave at Kanagawa

Hokusai (1830): La grande vague de Kanagawa

Alors que l'on s'inquiète d'une pandémie de coronavirus, l'une des questions les plus régulièrement  adressées par les médias au pseudo-expert des peurs collectives que je suis a la forme suivante : pourquoi les gens ont-il moins  peur de la maladie X (remplissez au choix par "grippe", "fièvre jaune",  "SIDA"...) qui fait X fois plus de ravages que du coronavirus? Ce type de question se fonde sur un présupposé tout à fait invalide : nos angoisses seraient directement proportionnelles à l'ampleur du risque considéré. S'il en était ainsi, on devrait sans doute avoir davantage peur de prendre son vélo, de consommer du sucre, ou de respirer l'air pollué et on ne devrait guère craindre les araignées (inoffensives sous nos latitudes), l'avion ou les souris. Inversement, personne ne devrait jouer au Lotto. Dans la figure ci-dessous, nous voyons comment l'artiste allemande Susanna Hetrich avait représenté l'écart entre les risques perçus (volet au-dessus de la ligne horizontale) et les risques véritables (volet sous la ligne) associés à différents phénomènes (accident d'avion, attaque terroriste, cancer...). Elle a appelé cette série "reality checking device".

mardi 3 mars 2020

Psychologie sociale du coronavirus (épisode 2): La symbiose des médias et des angoisses collectives

© Chappatte, Der Spiegel


Lorsque j'ouvre le site de la RTBF ce jour, les 7 articles les plus populaires concernent le coronavirus. Il apparaît donc que ce fieffé microbe monopolise l'attention des internautes et plus généralement des consommateurs de médias (alors que, par exemple, les gardes-côtes grecs et des habitants de Lesbos sont en train de refouler des migrants fuyant la Turquie) ce qui ne peut qu'encourager ceux-ci à nous abreuver en nouvelles sur le COVID-19: en effet, la presse en ligne repose sur une "économie de l'attention" - les revenus publicitaires étant proportionnels au nombre de clics et au temps passé sur chaque page. C'est bien connu, l'incertitude nourrit l'angoisse et pour répondre à celle-ci, on cherche donc à s'informer. Les informations ne sont souvent pas des plus rassurantes ("7 nouveaux cas de coronavirus...", "chute des bourses...") et, au lieu d'apaiser les angoisses, elles les attisent. Par ailleurs, le simple fait que le coronavirus soit si présent dans les médias est un signal: si on en parle tant, c'est que ça doit être grave, se dit le lecteur/téléspectateur/auditeur et l'appétit d'informations s'en trouve agrandi! La peur et les médias se trouvent donc ici unis dans une sorte de symbiose qui leur permet chacun de se nourrir de leur partenaire. On sait que les réactions de panique, à travers des bousculades notamment, sont souvent plus meurtrières que ne l'est la cause de la panique elle-même (une rumeur, une odeur...). En l'occurrence, la médiatisation à tout va du coronavirus est susceptible d'attiser des comportements de panique collective potentiellement dangereux. Déjà entend-t-on que les stocks de masques (fort précieux pour les professionnel·les de santé en contact direct avec les patient·es) s'épuisent, que les personnes d'origine asiatique sont victimes de comportements à caractère raciste,... Echapper à cette spirale dangereuse n'est pas une mince affaire: si un rédacteur ou une rédactrice en chef décidait courageusement de limiter sa couverture du microbe, les internautes ne seraient-ils pas susceptibles d'aller consulter ses concurrents? La logique du marché de l'information (notamment étudiée par Gérald Bronner dans la Démocratie des crédules) s'avère ici particulièrement perverse...et ce d'autant plus qu'abondent des sources d'informations peu soucieuses des faits mais purement guidées par l'appât du clic.

PS: Merci à Patrick Chapatte de m'avoir autorisé à reproduire son dessin gratuitement. 

vendredi 28 février 2020

Psychologie sociale du coronavirus (épisode 1): Le coronavirus est un terreau fertile pour les théories du complot - voici pourquoi c'est un problème sérieux


Traduction française de l'article de Daniel Jolley & Pia Lamberty paru dans The Conversation (par Olivier Klein)

Le champion romain Coronavirus apparaît dans la BD "Astérix et la Transitalique".
Le coronavirus continue à se répandre autour du monde. De nouveaux cas sont identifiés sans cesse. Mais une autre chose se transmet, semble-t-il, aussi rapidement : des théories du complot prétendant que des agents puissants manigancent des méfaits en rapport avec le virus. Nos travaux sur les théories du complot dans le domaine de la santé montrent que ceci peut être aussi dangereux pour la société que l’épidémie elle-même.