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lundi 23 mars 2020

La pollution favorise-t-elle véritablement la diffusion du coronavirus?

Ces derniers jours, la presse (voir aussi ici et ici) a fait grand cas d'une étude montrant que la pollution favoriserait la diffusion du covid-19. La pollution serait une "autoroute" pour le coronavirus. Mon collègue Alain Content de l'Université libre de Bruxelles a cherché la source de cette étude et constate qu'il s'agit juste d'un "position paper" publié par un groupe de 12 chercheurs italiens. En d'autres termes, l’article n'a pas fait l'objet du processus d'expertise par les pairs qui permet à des travaux scientifiques d'acquérir une légitimité et de les distinguer d’autres types de prose (y compris ce blog). 

La publication scientifique est un processus extrêmement ardu. Dans les revues reconnues, peu d'articles sont publiés par rapport à ceux qui sont soumis, et passer de la soumission à la publication est souvent un parcours du combattant : chaque étude doit répondre à un examen souvent impitoyable de la part des collègues chargés d'expertiser l'article. 


mardi 10 mars 2020

Psychologie sociale du coronavirus (épisode 7): Sans spaghettis, c'est cuit!



Dans une célèbre expérience de psychologie sociale, les sujets s'installent seuls dans une salle et se mettent à remplir des questionnaires. Tout à coup, de la fumée apparaît dans la salle. Que vont-ils faire? 75% quittent les lieux et vont le signaler. Mais dans une autre condition expérimentale, il y avait certes un sujet véritable mais également deux comparses de l'expérimentateur feignant d'être d'autres sujets. Ceux-ci constataient la fumée mais restaient pour le reste impassibles. Résultats? Dans cette dernière condition, seuls 10% des (vrais) sujets réagissent. L'explication est simple : les sujets ne savent pas s'il faut s'inquiéter de cette fumée ou non. Constatant que les comparses ne font rien, ils en infèrent qu'il n'y a guère de danger et qu'il n'y a pas lieu de s'alarmer. Seuls, en revanche, ils écoutent leur incertitude qui les pousse à agir et à solliciter de l'aide.
Cette expérience illustre une vérité psychologique fondamentale : pour identifier ce qu'il convient de faire, ou comment il convient de réagir à une situation, nous ne nous contentons pas de notre propre jugement individuel. Nous observons les autres, ceux et celles que nous identifions comme appartenant au même groupe que nous. Leur comportement nous informe quant à la réaction qu'il convient d'adopter. C'est ce que le psychologue social Robert Cialdini appelle  l'heuristique de "la preuve sociale".  La pratique ancestrale de "la claque" consistant à engager des comparses pour applaudir les spectacles et plus récemment les rires "en boîte" accompagnant les sitcoms sont des illustrations de la puissance de de cette heuristique (dans les deux cas, ça marche!).
Dans ces périodes d'inquiétude par rapport au coronavirus, l'importance de la preuve sociale ne doit pas être sous-estimée : durant les dernières semaines régnait un sentiment d'incertitude quant au danger que fait peser le COVID-19. Certains soulignaient la gravité de l'épidémie alors que d'autres relativisaient la situation en comparant, par exemple, le coronavirus à la grippe saisonnière (bien plus fréquente). C'est précisément dans ce type de situation qu'on est le plus susceptible d'utiliser les normes sociales (ce que les autres font et ressentent) pour évaluer ce qu'il convient de faire.
Mais comment savoir ce que les "autres" font? L'une des solutions les plus évidentes est de se tourner vers les médias, qui nous abreuvent en nouvelles sur les réactions par rapport au coronavirus. Lorsqu'un article nous montre des rayons vides, des gens chargeant leurs chariots de riz et de pâtes, voire utilise un titre sensationnaliste ("La panique s'installe" titrait un quotidien britannique), nous obtenons en fait de l'information sur ce qu'il convient de ressentir par rapport à la situation. De cette façon,  bien que la panique ne soit pas la réaction la plus commune en situation d'urgence, elle peut être favorisée et ce, tout particulièrement chez des personnes qui s'informent principalement via les médias et ont un réseau social limité (dans lequel ils ou elles pourraient être témoins d'autres normes).
Naturellement, les médias ne nous transmettent pas nécessairement une image exacte des réactions de la population. Je voyais par exemple sur Facebook un ami journaliste faire une annonce à la recherche de "témoignages de pénurie" dans leurs magasins habituels. Il était intéressant de lire les commentaires sous son billet. Dans tous ceux que j'ai lus, les internautes mentionnaient que, dans leur échoppe préférée, ils n'avaient pas remarqué de pénurie.  Dans une telle situation, il serait tentant pour le journaliste d'accorder plus de lignes à un témoignage faisant état d'une pénurie - c'est potentiellement beaucoup plus susceptible d'intéresser les lecteurs - que de simplement rapporter le banal constat que tout va bien (ce que certains font courageusement malgré tout!).
On voit donc là une autre manifestation de la symbiose déjà évoquée entre médias et angoisse collective : les médias tendront à mettre en exergue les situations anormales, plus susceptibles d'intéresser les lecteurs et lectrices (cela étant, on voit également des exemples inverses, comme ce rassemblement record de personnes déguisées en schtroumphs en dépit du virus!). Quoi qu'ils fassent, les médias informent le public sur la norme sociale qui, à son tour, prescrit comment il convient d'agir
Au demeurant, les images de rayons vides ont une portée à mon sens bien différente d'une information factuelle sur l'évolution des ventes de telle ou telle denrée. Elles renvoient à un imaginaire de crise intense, rappelant le rationnement durant la seconde guerre mondiale, les queues devant les supermarchés dans les pays de l'Est avant la chute du rideau de fer ou encore la crise économique de 1929.
Mais ce phénomène dépasse naturellement les médias : la façon dont chacun d'entre nous agit par rapport à cette épidémie (se faire la bise, annuler un voyage ou un concert, se laver les mains fréquemment...) contribue à communiquer également  des normes sociales à ceux et celles qui nous entourent.
En outre, les décisions des autorités nous informent également sur la norme : en communiquant qu'on est en "phase 2" ou en "phase 3", par exemple, les autorités informent sur la façon dont il convient d'appréhender la situation (voir à cet égard, ce billet-ci).
Il en résulte que par l'entremise de ces diverses sources (médias, autorités, contacts sociaux), les normes sociales se transforment et se diffusent au sein de la population. Si celles-ci se propagent, ce n'est pas par une simple imitation irréfléchie mais parce que le comportement d'autrui nous informe quant à la manière dont il convient d'interpréter la menace en situation d'incertitude.
Ceci donne lieu à un paradoxe : en décrivant le comportement d'autrui comme une "panique" et en montrant des rayons vides,  non seulement on communique une norme émotionnelle mais il devient parfaitement rationnel de contribuer à amplifier le phénomène qu'on décrit : après tout, si  on se dit qu'à cause de la panique, il n'y aura bientôt plus de produits de première nécessité, de pâtes, de riz, d'aspirines, il n'y a rien de plus cohérent que de s'en procurer avant que les stocks ne s'épuisent. A son tour, un tel comportement risque d'être interprété comme de la "panique", et d'alimenter un cercle vicieux.

mardi 3 mars 2020

Psychologie sociale du coronavirus (épisode 2): La symbiose des médias et des angoisses collectives

© Chappatte, Der Spiegel


Lorsque j'ouvre le site de la RTBF ce jour, les 7 articles les plus populaires concernent le coronavirus. Il apparaît donc que ce fieffé microbe monopolise l'attention des internautes et plus généralement des consommateurs de médias (alors que, par exemple, les gardes-côtes grecs et des habitants de Lesbos sont en train de refouler des migrants fuyant la Turquie) ce qui ne peut qu'encourager ceux-ci à nous abreuver en nouvelles sur le COVID-19: en effet, la presse en ligne repose sur une "économie de l'attention" - les revenus publicitaires étant proportionnels au nombre de clics et au temps passé sur chaque page. C'est bien connu, l'incertitude nourrit l'angoisse et pour répondre à celle-ci, on cherche donc à s'informer. Les informations ne sont souvent pas des plus rassurantes ("7 nouveaux cas de coronavirus...", "chute des bourses...") et, au lieu d'apaiser les angoisses, elles les attisent. Par ailleurs, le simple fait que le coronavirus soit si présent dans les médias est un signal: si on en parle tant, c'est que ça doit être grave, se dit le lecteur/téléspectateur/auditeur et l'appétit d'informations s'en trouve agrandi! La peur et les médias se trouvent donc ici unis dans une sorte de symbiose qui leur permet chacun de se nourrir de leur partenaire. On sait que les réactions de panique, à travers des bousculades notamment, sont souvent plus meurtrières que ne l'est la cause de la panique elle-même (une rumeur, une odeur...). En l'occurrence, la médiatisation à tout va du coronavirus est susceptible d'attiser des comportements de panique collective potentiellement dangereux. Déjà entend-t-on que les stocks de masques (fort précieux pour les professionnel·les de santé en contact direct avec les patient·es) s'épuisent, que les personnes d'origine asiatique sont victimes de comportements à caractère raciste,... Echapper à cette spirale dangereuse n'est pas une mince affaire: si un rédacteur ou une rédactrice en chef décidait courageusement de limiter sa couverture du microbe, les internautes ne seraient-ils pas susceptibles d'aller consulter ses concurrents? La logique du marché de l'information (notamment étudiée par Gérald Bronner dans la Démocratie des crédules) s'avère ici particulièrement perverse...et ce d'autant plus qu'abondent des sources d'informations peu soucieuses des faits mais purement guidées par l'appât du clic.

PS: Merci à Patrick Chapatte de m'avoir autorisé à reproduire son dessin gratuitement. 

mercredi 31 octobre 2018

On ne peut pas ne pas croire: psychologie sociale et vulnérabilité aux "fake news"


               
Regardez la ligne bleue clair sur le graphique ci-dessus. Elle représente l'engagement généré sur facebook par les 20 fake news les plus populaires juste avant l'élection présidentielle de 2016 aux Etats-Unis. Il s’agit donc du nombre de fois qu'on a cliqué dessus ou qu'on les a partagées. Ce sont des fake news qui peuvent sembler fantaisistes comme: "Hillary Clinton a vendu des armes à l'état islamique".  La ligne bleue foncé représente le nombre de fois qu'on a cliqué, liké ou ouvert des billets provenant de l'ensemble des médias américains les plus importants dont le Washington Post, le New York Times et NBC news.  On voit que près de l'élection, les gens se sont plus engagés vis-à-vis des 20 fake news que vis-à-vis de l'ensemble des médias traditionnels, ce qui laisse songeur.