samedi 16 janvier 2021

Psychologie sociale du coronavirus (Episode 21): Que sait-on de ceux qui hésitent à se faire vacciner?

(ceci est le texte d'une intervention faite lors du "Grand Tour de la Médecine" le 16 janvier 2021)


Durant ces quinze minutes, je vais évoquer la question de l’hésitation vaccinale, en adoptant une perspective psychosociale – ma discipline. Mon exposé prendra la forme d’une série de questions. 

Qu’est-ce que l’hésitation vaccinale ? 


Selon l’OMS, l’hésitation vaccinale fait référence aux retards dans le recours à la vaccination ou au refus de se faire vacciner en dépit de la disponibilité de services de vaccination. Selon cette définition, il s’agit d’un comportement et non d’une attitude. Ce comportement peut s’expliquer par une méfiance vis-à-vis des vaccins mais pas nécessairement. Le groupe d’experts SAGE de l’OMS suggère qu’il y a trois grandes catégories de facteurs qui expliquent ce comportement. On distingue la confiance (ou le maque), mais également la complaisance (complacency) et le confort (convenience). On parle des 3C. 


Pour se faire vacciner, il faut en effet avoir confiance mais il faut aussi se « bouger les fesses » si vous me permettez l’expression et avoir le sentiment qu’il est relativement aisé de se faire vacciner. Bref, l’hésitation vaccinale n’est pas à confondre avec l’anti-vaccinalisme, ou l’opposition aux vaccins. Celle-ci s’intègre dans un mouvement social, que je ne peux pas traiter ici, par manque de temps. 


Il en résulte également que l’on peut regrouper les hésitants en différentes catégories selon leurs attitudes vis-à-vis de la vaccination : certains sont très favorables sur le principe mais pas suffisamment motivés, d’autres ont des doutes sur l’un ou l’autre vaccin mais sont en revanche prêts à s’en faire administrer d’autres. Enfin, une même personne peut être hésitante à un moment et pas à l’autre. On voit par exemple dans notre baromètre sur la vaccination que les intentions vaccinales par rapport au Covid19 évoluent très rapidement en fonction du temps. L’hésitation vaccinale n’est donc pas une propriété des individus mais dépend de l’interaction entre le contexte et l’individu. 


Qui sont les hésitants vaccinaux? 


D’un point de vue socio-démographique, on constate plusieurs éléments (Kessels, Luyten, & Tubeux, 2020) :

  • Un effet de genre (les femmes sont en moyenne moins susceptibles de se faire vacciner)
  • Les 25/34 ans tendent à être les plus hésitants. Ce sont les plus âgés qui le sont le moins. 
  • Le niveau d’éducation ne joue pas un rôle clair. Alors que certaines études montrent que plus on est diplômé, plus on est favorable à la vaccination, d’autres indiquent une hésitation plus marquées chez certaines catégories diplômées. C’est notamment le cas pour le vaccin HPV.  
  • En termes de profession, c’est dans les catégories intermédiaires que l’on retrouve le plus d’hésitants vaccinaux: professions paramédicales, enseignants du primaire, secondaire, travailleurs sociaux etc. (Peretti-Watel et al., 2014). 

Ayant brossé ce rapide portrait, envisageons les déterminants de l’hésitation vaccinale. 


L’hésitation vaccinale est-elle due à un manque d’informations ? 


Lorsqu’on analyse des sondages sur l’hésitation vaccinale, on constate que la raison la plus communément citée par les hésitants est la crainte d’effets indésirables. Par exemple, certains hésitants pensent que le vaccin Pfizer va modifier notre ADN. Ceci peut être attribué à un déficit d’information, ou à de mauvaises informations. Et de nombreuses informations fausses circulent sur la vaccination et l’immunité. Par exemple, certains sont convaincus qu’il suffit de prendre de la vitamine D pour « booster » son immunité et échapper à une infection à la Covid-19. C’est le cas de l’ex-député européen Ecolo Paul Lannoye. 


Partant de ce constat, beaucoup de médecins ou de professionnels de la santé pensent que ces gens sont juste mal ou insuffisamment informés. C’est certes un élément important mais on constate que ce ne sont pas nécessairement les moins informés ou les moins diplômés qui sont les plus résistants aux vaccins, comme l’illustre d’ailleurs le cas de Paul Lannoye. Par ailleurs, on a des raisons de croire que les justifications mentionnées dans les enquêtes sont souvent des rationalisations par rapport à des ressentis ou des émotions plus profonde liées à la démarche de se faire injecter une substance qui n’a pas fait ses preuves dans le corps. 


L’hésitation vaccinale est-elle due à des déficits de raisonnement ? 


Deuxième facteur qu’on invoque: les biais cognitifs. Parmi ceux-ci, on cite souvent une difficulté à appréhender le risque (voir ce billet-ci à ce sujet). Par exemple, pour argumenter sa méfiance, on citera des cas extrêmement rares d’enfants qui ont reçu un diagnostic d’autisme peu après avoir reçu le vaccin Rougeole-Rubéole-Oreillons. Ce vaccin est administré dans la tranche d’âge où les premiers symptômes de troubles autistiques sont susceptibles de se manifesters, ce qui mène, par  simple coïncidence statistique, à une corrélation entre vaccination et diagnostic d’autisme. Mais on a souvent de la peine à se départir de l’impression que si deux événements se suivent, l’un n’a pas causé l’autre. 


Autre biais : la façon dont les décisions sont prises par les patients. Le vaccin implique de faire une action pour ne pas être malade, tout en risquant de l’être (à cause des effets secondaires). De nombreux  travaux (Reyna, 2012) montrent que les décisions en termes de santé sont souvent basées sur des raisonnement très simples. Globalement, les gens font des choix basés sur une opposition binaire : entre « se sentir bien » et « ne pas se sentir bien ». Prendre le vaccin alors qu’on se sent bien est contraire à cette heuristique : si on se sent déjà bien, il faut faire une action qui peut mener à ne pas se sentir bien. Les discours antivax se marient évidemment beaucoup mieux avec ce type d’heuristique que le discours médical traditionnel. 


Ce type de biais cognitifs intervient également. Mais c’est une lecture qui me semble insuffisante car elle tend à limiter l’analyse à des facteurs individuels : en effet, selon cette vision des choses, il suffirait d’informer les gens correctement ou de les aider à réfléchir « rationnellement » pour transformer les hésitants en convaincus. C’est certes utile mais ça ne suffit pas. Il manque une pierre à l’édifice. 


L’hésitation vaccinale est-elle un phénomène collectif ? 


S’il est une réalité qui est bien démontrée en psychologie sociale, c’est que les individus n’élaborent pas leurs convictions sur base simplement d’un traitement individuel de l’information. L’adhésion ou non à une attitude ou à un comportement dépend de l’ancrage dans des collectivités (Spears, 2020). Par exemple, des expériences célèbres montrent que même notre perception visuelle, la façon dont on identifie des couleurs ou dont on évalue la longueur d’un objet, peut être influencée par le fait que les membres d’un groupe auquel on s’identifie, perçoivent ces stimuli comme tels. 


S’il en est ainsi pour la perception, c’est encore plus le cas en ce qui concerne les attitudes et les comportements. Ma propre disposition à me faire vacciner dépend en premier lieu de la disposition à le faire de la ou des communautés que je fréquente et auxquelles je m’identifie. 


Et précisément, les attitudes vaccinales s’inscrivent dans des communautés d’appartenance. Par exemple, des études menées en Australie (Attwell, Smith, & Ward, 2018) montrent que pour les parents hésitants vaccinaux, il y a une vraie opposition entre deux groupes : l’endogroupe - « nous, qui sommes attachés à la nature » et les « autres malsains », qui adhèrent sans trop réfléchir aux pratiques toxiques d’une société de consommation industrielle. La perception du vaccin vient se greffer sur cette vision du monde. On voit dans celui-ci une réponse technologique qui rompt l’équilibre avec la nature. Un discours scientifique « traditionnel » ne peut pas aisément s’intégrer avec cette vision du monde. Le greffon ne prendrait pas si vous me permettez l’analogie. Mais plus fondamentalement, cette opposition nature / société industrielle structure l’identité de ces parents, leur mode de vie, leurs choix pédagogiques, leurs interactions avec leur communauté et tous les bénéfices secondaires qu’elle leur apporte.   L’appartenance à une collectivité est, comme on le sait, un des meilleurs garants de la santé mentale.  




A la lumière de cette analyse, lorsque les autorités sanitaires, le Lancet ou un médecin généraliste nous communiquent des informations sur la vaccination, l’adhésion à ce message dépend de l’identification à la communauté que lui ou elle représente. Est-ce que ce gouvernement se soucie de mes intérêts ? Est-ce que je m’identifie à la science comme source d’une vision du monde ? Pour être efficace, l’information doit provenir d’une source à laquelle on s’identifie. 

  

Or, c'est dans des situations d’incertitude, d’anxiété, que l’on va être particulièrement désireux d’adhérer à l’avis de notre communauté sur la source de cette anxiété (Echterhoff, Higgins, & Levine, 2009). Clairement, la pandémie, source d’incertitude évidente, est propice à susciter ces comportements visant à se raccrocher à sa communauté, ou à une communauté modèle, et à y chercher des informations. Inversement, lorsqu’on s’identifie déjà à une ou des communautés, il y a une propension forte à adhérer à son discours afin de ne pas en être exclu.  


Dans ce contexte, la prolifération de sites et de communautés discutant de la vaccination sur internet, permet à tous ces hésitants vaccinaux de s’affilier à des groupes et de récolter des informations qui se conforment à leurs croyances. Elle permet aussi de les échanger entre leurs membres, ce qui est souvent une source de valorisation mutuelle. Les communautés qui portent des discours antivax sont du reste beaucoup plus motivées et actives dans la diffusion d’informations que les autorités ou personnes favorables à la vaccination. Pour ces dernières, son utilité est une évidence qui n’a pas grandement besoin d’être démontrée. Par ailleurs, les experts comme les médecins ont beaucoup d’autres chats à fouetter que de communiquer sur internet à propos de la vaccination ! Cela crée ce qu’on appelle une asymétrie informationnelle, susceptible d’influencer tout particulièrement les gens qui sont à la marge et n’ont pas d’opinion claire sur la question. 


Quel rôle pour les médecins par rapport à l’hésitation vaccinale ? 


Cette analyse implique également d’intégrer les acteurs auxquels les gens ont confiance – et je pense tout particulièrement aux médecins généralistes, qui viennent en tête. Des enquêtes ont montré par exemple que, toutes choses égales par ailleurs, les gens étaient beaucoup plus disposés à se faire vacciner si leur médecin le leur recommandait (Brien, Kong & Buckeridge, 2009). Ceci montre que l’hésitation vaccinale ne reflète pas nécessairement une hostilité idéologique au savoir scientifique ou à la science. 


Lors d’une émission récente à la RTBF (« A Votre Avis » le 9/12/2021), Philippe De Vos de l’Absym (syndicats médicaux) soulignait l’importance de consulter son médecin généraliste – dans l’espoir qu’il ou elle ramène les hésitants à la raison. Le journaliste interroge alors une dame qui est en duplex : 


  • Journaliste : Qu’est-ce que vous allez faire ?
  • Téléspectatrice : Je ne me ferai pas vacciner`
  • J : Si votre médecin de famille vous dit « c’est bon pour vous », est-ce que vous changez d’avis ?
  • T : Il m’a dit de ne pas me faire vacciner

On voit donc ici que la confiance au médecin n’est pas nécessairement antithétique avec l’hésitation vaccinale. Le médecin lui-même peut être porteur d’hésitations (on voit d’ailleurs dans plusieurs sondages que l’hésitation vaccinale est présente chez un certain nombre d’entre eux). 


A cet égard, le discours complotiste qui accompagne les antivax recourt souvent à une opposition entre l’ « expert » / le scientifique de laboratoire ou l’épidémiologue et le « médecin de terrain », proche de ses patients qui, lui, aurait accès à la vérité. Les complotistes revendiquent ici une adhésion à la science mais dépouillée de son caractère institutionnel, désincarné, loin des « gens ». 


Qu’exprime l’hésitation vaccinale? 


Si l’hésitation vaccinale se définit comme un comportement, on peut souvent y voir l’expression d’un positionnement, d’une attitude, par rapport à un objet. Avoir une attitude par rapport à quelque chose ne reflète pas uniquement les informations dont on dispose à ce propos. Elle sert aussi à manifester la façon dont on se situe dans l’espace social lié à cet objet. C’est ce qu’on appelle la fonction « expressive » des attitudes. Il en va de même en ce qui concerne l’hésitation vaccinale. On a pu ainsi montrer que celle-ci  était fortement liée à un trait de personnalité, la tendance à la réactance (Hornsey et al., 2018). Il s’agit précisément du fait d’exprimer sa liberté par rapport à une injonction qui nous est faite (en la refusant, comme dans la bande-dessinée ci-dessous). Je vous donne deux exemples de cette dimension expressive :


  • Le mouvement anti-vaccin a été souvent porté par des femmes (Salvadori et Vignaud, 2019).   Pourquoi ? Parce qu’il s’agissait de vacciner des enfants – c’est-à-dire le domaine des femmes, jusqu’il y a peu. Et parce que les injonctions à la vaccination, jusqu’à très récemment, proviennent d’hommes – médecins, experts, politiques – dans une société profondément patriarcale. Je fais l’hypothèse que ce mouvement exprime en partie un opposition à cet ordre patriarcal, plus qu’une forme d’irrationalité ou un manque de connaissances scientifiques. 
  • Deuxième exemple. En France, on constate que, parmi les professionnels de la santé, l’anti-vaccinalisme est particulièrement représenté dans les professions intermédiaires : infirmières, sage-femmes, etc, plus que chez les médecins (Thomire & Raude, 2020). En revanche, ces travailleurs – souvent des travailleuses – adhèrent davantage aux médecines douces et recommandent volontiers ce type de traitement à leur patients. Pourquoi ? D’après certains de  mes collègues, elles se sentent souvent dépossédées de toute autorité par rapport aux médecins. Proposer ce type de traitement, c’est une façon de se ménager un espace de compétences, qui seront valorisées si les conseils prodigués donnent des résultats positifs. Mais naturellement, l’adhésion aux médecines douces s’accompagne très souvent d’une grande méfiance par rapport aux vaccins.


Conclusions


Que conclure de tout ceci ? Pour lutter contre l’hésitation vaccinale, il ne faut pas diaboliser les « hésitants » en les considérant comme des antivaccins, des imbéciles ou encore des irresponsables. Stigmatiser les hésitants, c’est la meilleure façon de les envoyer dans les bras des mouvements antivaccins (voir ce billet-ci). Au contraire, en les informant sans jugement via des canaux auxquels ils peuvent s’identifier (comme leur médecin généraliste, leur pharmacien de quartier, tel ou tel épidémiologue médiatisé qui sera davantage susceptible de les toucher), on peut espérer convaincre. Et de même, en faisant le pari du consentement plutôt que de l’obligation, on peut mener les individus à s’approprier véritablement le choix de la vaccination, à ne pas le faire par obligation mais par conviction. 


C'est là, globalement, la politique qui a été poursuivie en Belgique. D’après les résultats de notre baromètre, qui montre une augmentation des intentions de vaccination, il semble que cette stratégie s'avère payante. 





PS: Merci à Vincent Yzerbyt et Anne-Laure Rousseau pour leurs commentaires sur une version antérieure de ce texte. 


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Episodes précédents: 




Références :


Attwell, K., Smith, D. T., & Ward, P. R. (2018). ‘The Unhealthy Other’: How vaccine rejecting parents construct the vaccinating mainstream. Vaccine36(12), 1621-1626.

Bronner, G. (2013). La démocratie des crédules. Presses universitaires de France.

Brien S, Kwong JC, Buckeridge DL. The determinants of 2009 pandemic A/H1N1 influenza vaccination: A systematic review. Vaccine. 2012;30(7):1255-1264. 

Echterhoff, G., Higgins, E. T., & Levine, J. M. (2009). Shared reality: Experiencing commonality with others' inner states about the world. Perspectives on Psychological Science4(5), 496-521.

Hornsey, M. J., Harris, E. A., & Fielding, K. S. (2018). The psychological roots of anti-vaccination attitudes: A 24-nation investigation. Health Psychology37(4), 307.

Kim, M.-S., & Hunter, J. E. (1993). Attitude–behavior relations : A meta-analysis of attitudinal relevance and topic. Journal of Communication43(1), 101‑142. 

Kessels, R., Luyten, J. & Tubeuf, S. (2020). Willingness to get vaccinated against Covid-19: profiles and attitudes towards vaccination. Discussion paper. 2020/35. 

Peretti-Watel, P., Raude, J., Sagaon-Teyssier, L., Constant, A., Verger, P., & Beck, F. (2014). Attitudes toward vaccination and the H1N1 vaccine: poor people's unfounded fears or legitimate concerns of the elite?. Social Science & Medicine109, 10-18.

Reyna, V. F. (2012). Risk perception and communication in vaccination decisions: A fuzzy-trace theory approach. Vaccine30(25), 3790-3797.

Smith, N., & Graham, T. (2019). Mapping the anti-vaccination movement on Facebook. Information, Communication & Society22(9), 1310‑1327. 

Thomire, A., & Raude, J. (2020). The role of alternative and complementary medical practices in vaccine hesitancy among nurses: A cross-sectional survey in Brittany. Médecine et Maladies Infectieuses.

Ward, J. K. (2016). Rethinking the antivaccine movement concept: a case study of public criticism of the swine flu vaccine’s safety in France. Social Science & Medicine159, 48-57.


vendredi 18 décembre 2020

Psychologie sociale du coronavirus (Episode 20): Vaccin anti-Covid: "Les personnes vulnérables et les motivées d'abord!"

 (une carte blanche au nom du groupe psychologie et corona publiée le 17/12 dans l'Echo. Je la partage ici vu les difficultés d'accès pour certains). 




Après un Noël inhabituel, l’année nouvelle débutera avec le lancement d'un programme de vaccination visant à nous libérer de l'emprise du coronavirus. Son déploiement représente un énorme défi logistique. Cela prendra de longs mois et tout le monde ne pourra pas se faire vacciner en même temps.


En outre, les données récentes du baromètre de motivation de l’Université de Gand, en collaboration avec l’UCLouvain et l’ULB, montrent que 56% de la population se déclare prête à se faire vacciner, tandis qu'un tiers environ veut regarder d’où vient le vent ou ne fait pas confiance au vaccin. D’autres sont carrément opposés à la vaccination. Or, il faut une couverture vaccinale de 70% pour atteindre une immunité de groupe suffisante. 


Notre comportement est donc non seulement la clé de la prévention de la propagation du virus, mais il détermine aussi le succès de l’ensemble du programme de vaccination. Deux questions cruciales se posent donc: comment parvenir à une couverture vaccinale suffisante dans la population et comment déterminer une séquence de vaccination. 




Débat sans issue


Peu de discussions portent sur les priorités médicales: d'abord les groupes vulnérables dans les maisons de repos, les plus de 65 ans, les plus de 50 ans avec facteurs de risque et le personnel des soins de santé. Ensuite, l'ordre de priorité est nettement moins clair. Le débat peut être alimenté par un large éventail d'arguments éthiques, économiques et sanitaires. Gageons que les différents groupes d'intérêt mettront tout en œuvre pour en orienter les conclusions. La fixation de priorités stimulera des motivations égoïstes et des sentiments d’injustice, colorant négativement la question de la vaccination. Ceux qui seront déclarés prioritaires, mais ne voudront pas se faire vacciner subiront des pressions, ce qui réduira encore leur motivation et donc celle de la population. Bref, la fixation de priorités mènera à un débat sociétal et politique enflammé, polarisant et sans réelle issue.



Les personnes motivées d'abord

Épargnons-nous cette douloureuse discussion et optons pour une solution bien plus simple. Les données récentes du baromètre de motivation montrent que deux facteurs déterminent la volonté de se faire vacciner: la conviction personnelle au sujet de la vaccination et (dans un sens négatif) la méfiance à l'égard du vaccin. Le groupe de travail "Psychologie et Corona" propose donc qu’après les priorités médicales on ouvre la porte à toute personne qui souhaite se faire vacciner volontairement sur la base du principe "premier arrivé, premier servi".

Vacciner les plus motivés offre une série d’avantages.

Tout d'abord, il ne faut pas convaincre ces personnes au préalable. Elles le sont déjà. Ensuite, on retrouve ces personnes dans tous les groupes sociodémographiques du pays même si les personnes âgées se montrent aujourd’hui un brin plus enthousiastes que les plus jeunes. Si ces personnes se vaccinent pour elles-mêmes, elles le font aussi par solidarité avec les autres et pour le bien commun. Elles sont dès lors prêtes à encourager d'autres et se déclarent même disposées à agir en tant qu'ambassadrices dans des campagnes de promotion. Le risque d'abandon entre les deux prises du vaccin sera aussi bien plus limité. En outre, ce sont les personnes motivées qui sont les plus disposées à poursuivre l‘effort des gestes barrières nécessaires au-delà de la vaccination.

Un autre avantage est que ces personnes font confiance au vaccin. Bien sûr, pas de façon inconditionnelle, mais si une analyse scrupuleuse et transparente par des experts d'organismes indépendants conclut que le vaccin est sûr, cette confiance est justifiée. Le manque de confiance présente plusieurs inconvénients. Il va de pair avec la crainte que le vaccin provoque des effets désagréables, et cette crainte est une recette idéale pour l’émergence d’effets nocebo (l'inverse du placebo). Les effets nocebo se produiront donc moins souvent et seront dès lors moins médiatisés. L'administration d'un vaccin, même sûr, sera aussi suivie de problèmes de santé chez certains. Ces cas surgiraient même en l’absence du vaccin, mais peuvent lui être attribués à tort. Or, faire la distinction entre "suivi par" et "causé par" est souvent très difficile. Rien de plus tentant pour les utilisateurs de médias sociaux que de déballer les histoires de gens qui auront développé des symptômes après avoir été vaccinés, alimentant la méfiance. Les personnes qui ont confiance et se font vacciner par conviction sont nettement moins enclines à attribuer à tort l’apparition de symptômes soudains au vaccin.


La simplicité avant tout

En misant sur la liberté de choix comme principe de base, ce sont des images de fierté, de joie et de soulagement qui accompagneront l'administration du vaccin. Cette approche réduit le risque qu’on attribue au vaccin des inconvénients injustifiés, et les témoignages des personnes vaccinées montreront que les effets secondaires sont tout au plus limités et de courte durée. Cela contribuera à faire que celles et ceux qui ont des doutes puissent se défaire de leurs hésitations.

À côté de cela, il faudra entendre les interrogations de la population et fournir l’information nécessaire pour apaiser les craintes. Au vu du rôle central de la confiance, il est également fondamental de pouvoir travailler avec les professionnels de la santé qui, au vu de notre enquête, bénéficient du plus grand crédit.


Il s’agira aussi de mobiliser les nombreuses organisations et associations qui maillent notre pays afin de faciliter l’accès de tous, y compris les plus démunis et les moins informés, à la vaccination. Bien sûr, on aura toujours besoin de communication motivante et de mesures de soutien psychologique, mais au moins nous ne rendrons pas les choses plus difficiles qu'elles ne le sont déjà. En optant pour les personnes vulnérables et les plus motivées d’abord, il s’agit donc de "faire simple", ce qui sera déjà en soi assez difficile sur le plan strictement logistique.

Par Olivier Klein (ULB), Olivier Luminet (UCLouvain), Omer Van den Bergh (KU Leuven), Maarten Vansteenkiste (UGent) et Vincent Yzerbyt (UCLouvain)

Au nom du groupe d’experts "Psychologie & Corona"

https://www.uppcf.be/groupe-experts-psychologie-et-covid

mercredi 16 décembre 2020

Etes-vous "algorithm aware"?


Avez-vous un compte Twitter ou Facebook? Si oui,  vous voyez apparaître sur votre "mur" une série de billets postés par vos "amis" ou "followees". Quels sont ces billets? Correspondent-ils à tous les billets que vos ami·es ont postés, dans un ordre chronologique? Ou pensez-vous au contraire que, parmi les innombrables billets postés par vos ami·es, le réseau social a sélectionné certains, guidé par exemple par le souhait de maximiser les chances que vous cliquiez sur un lien vous invitant à effectuer un achat? Si vous avez choisi la première réponse, vous souffrez d'un niveau "de conscience des algorithmes" (algorithm awareness) très faible alors que si vous avez choisi la seconde, il est plus élevé. Une enquête récente menée sur un échantillon d'internautes  norvègiens montre que 40% des gens rapportent n'avoir aucune conscience de l'influence de l'existence des algorithmes sur les publicités et informations qu'ils reçoivent sur internet. Sans surprise, le niveau de "conscience des algorithmes" est étroitement lié à l'âge. Plus on est âgé, plus il est bas. A l'autre extrême, les adolescents sont moins conscients des algorithmes que les jeunes adultes mais largement plus que les personnes âgées (31% d'absence totale de conscience entre 15 et 19 ans vs. 61% chez les 60+ et 74% chez les 70+). 

Ces derniers mois, une des questions qui revenait le plus fréquemment parmi les sollicitations des médias était la suivante: comment discuter avec un ami ou un membre de sa famille qui vous fait part de son enthousiasme pour une théorie du complot? On sait que le complotisme est fortement diffusé par les réseaux sociaux en ligne.  Peut-être la méconnaissance des algorithmes joue-t-elle un rôle dans ce phénomène? Si un usager voit défiler des messages complotistes sur son profit Facebook, il susceptible de considèrer ces informations comme représentatives des opinions de ses "amis" (et donc des personnes en qui il a le plus confiance). Il serait alors bienvenu d'éduquer cette personne en lui montrant que chaque fois qu'il ou elle clique sur une vidéo complotiste, de nouvelles vont apparaître (ceci est par exemple suggéré ici mais je n'ai pas de données quant à son efficacité). 

Dans le domaine du complotisme, on a pu constater que ces discours bénéficiaient plus des algorithmes que la version "officielle". C'est particulièrement vrai en ce qui concerne la vaccination. Par exemple, les librairies en ligne Amazon ou FNAC donnent en priorité des contenus "anti-vax" lorsqu'on recherche le termes vaccination. Le même reproche a été fait au moteur de recherche de Google, même si cela semble avoir été résorbé depuis. Ceci s'explique sans doute par le fait que les informations anti-vax suscitent beaucoup plus d'intérêt et d'engagement de la part des utilisateurs que les discours scientifiques. 

Les algorithmes sont souvent rendus responsables de la prolifération d'infox ("fake news") sur internet. En effet, si les contenus informationnels qui nous sont proposés sont déterminés non pas leur qualité mais par leur propension à susciter des clics et des revenus publicitaires, ceux-ci peuvent contribuer à façonner des représentations totalement faussées de la réalité. 

Les informations auxquelles nous sommes confrontés dans notre environnement social sont nécessairement limitées. Elles ne peuvent nullement être représentatives de l'ensemble des informations disponibles sur un sujet donné. Par exemple, en tant qu'universitaire bruxellois, je suis confronté quasi-exclusivement à des personnes qui lisent sans problème ou qui ont accès à l'eau courante. Quand je lis que le taux d'analphabétisme en Belgique est de 10% ou que de nombreux Bruxellois n'ont pas aisément accès à l'eau courante, je suis fort surpris. Je peux toutefois assez aisément expliquer cela par mon milieu social relativement privilégié. En fait, je peux assez facilement "décoder" le mécanisme par lequel j'en viens à sous-estimer ces phénomènes. 

La difficulté, évidemment, avec les algorithmes, c'est qu'ils sont totalement obscurs. Quand bien même on serait vaguement conscient de l'existence de ces algorithmes, on ne sait pas comment est produite l'information qui nous est transmise. 

Si l'on a bien raison de s'inquiéter des algorithmes, et de leur obscurité, il importe de souligner que leur effet reflète une réalité bien plus fondamentale, ce qu'on appelle la "myopie métacognitive". De quoi s'agit-il? Nous sommes beaucoup plus préoccupés par la façon dont nous utilisons les informations dont nous disposons pour prendre des décisions ou faire des jugements que par l'origine de ces informations. 

Prenons le cas d'un comité de sélection: ses membres seront souvent très sensibles à faire en sorte que les décisions qu'ils opèrent sur base des candidatures soient aussi équilibrées et justes que possible. En revanche, ils seront sans doute moins sensibles à l'origine de ces informations. Par exemple, au fait que l'information sur laquelle ils se basent a fait l'objet d'une synthèse par l'un des rapporteurs et que celui-ci peut avoir filtré certaines informations présentent dans le dossier de candidature. Ou le fait que les lettres de recommandation, ne soient pas représentative de l'ensemble des avis des personnes qui connaissent le candidat. Ou encore du fait que les notes obtenues lors du parcours scolaire ou universitaire des candidats dépendent du niveau de difficulté de celui-ci. Tous ces éléments sont susceptibles de biaiser la décision finale même si celle-ci est prise sur une base parfaitement rationnelle à partir des informations disponibles. 

Un collègue que j'admire beaucoup, Klaus Fiedler, a montré combien cette myopie métacognitive pouvait influencer toute une série de jugements. Les informations dont on dispose pour prendre une décision dépendent non seulement de notre exposition à ces informations mais de la mémoire que l'on a conservé de celles-ci. Et bien sûr, aussi bien l'exposition que la mémoire sont sélectives. Dans le domaine de l'exposition, je vois par exemple très rarement des personnes qui ont des difficultés d'accès à l'eau courante. Dans le domaine de la mémoire,  on se souvient (par exemple) plus aisément d'événements surprenants et ceux-ci sont plus à même de colorer notre jugement que des événements habituels mais moins frappants. Exposition et mémoire contraignent donc les informations sur base desquelles nous pouvons prendre des décisions ou effectuer des jugements. 

Pour prendre un exemple d'actualité, les cas de personnes vaccinées anti-Covid qui ont ensuite des problèmes de santé (fussent-ils sans rapport avec la vaccination) seront beaucoup plus médiatisés, et attireront beaucoup plus l'attention, que les cas dans lesquels tout se passe bien. 

Dans un autre registre, nous avons pu montrer que lorsqu'on est exposé à des informations que l'on sait fausses à propos d'un criminel potentiel (on informe le sujet que le témoin en question ment), celles-ci colorent malgré tout notre jugement ultérieur du prévenu. C'est même vrai chez des juges professionnels. Pourquoi? Parce qu'au moment de juger de sa culpabilité, ou de la peine qu'il faudrait lui infliger, nous ne prenons pas suffisamment en compte le fait que parmi les nombreuses informations que nous avons reçues, certaines étaient fausses. En d'autres termes, nous utilisons les informations que nous avons en mémoire mais en négligeant leur origine, somme amenés à juger le prévenu de façon injuste. Même quand on sait que des "fake news" sont fausses, elles peuvent donc influencer nos jugements ultérieurs. 

Cette myopie méta-cognitive nous rend donc particulièrement vulnérables aux algorithmes: même si on sait qu'ils existent (ce qui, comme nous l'avons vu, n'est pas le cas de tout le monde), on ignore commet ils façonnent notre "écoystème informationnel" et, plutôt que de se demander d'où viennent les informations auxquelles nous sommes exposés, nous nous demandons comment les utiliser pour prendre des bonnes décisions ou former des opinions valides (dans le meilleur des cas). Malgré toute notre bonne volonté, ces décisions seront inévitablement biaisées par le caractère éminemment sélectif des informations que Google, Facebook ou autres auront bien voulu nous donner. 



lundi 7 décembre 2020

Que révèle le succès des thèses complotistes pendant l'épidémie de Covid-19 ? Entretien sur France Info

 J'ai été longuement interviewé pour France Info sur les théories du complot liée à la pandémie de Covid. L'entretien est disponible ici


 



dimanche 22 novembre 2020

Psychologie sociale du coronavirus (épisode 19): Ne dites pas "anti-vax" mais "hésitants vaccinaux"


Alors que se précise la perspective d’un vaccin anti-Covid19, on s’inquiète – légitimement – de la disposition de la population à se faire vacciner (le vaccin ne sera pas obligatoire),  notamment lorsqu’on lit des sondages comme celui-ci, suggérant qu’une proportion importante de la population ne souhaite pas se faire vacciner. Il est tentant de désigner les personnes qui refuseraient de se faire vacciner comme des « antivax » et de voir leurs réponses comme reflétant l’influence d’un mouvement « anti-vaccins », qui en serait responsable. On voit du reste souvent dans les médias des titres alarmistes sur les dangers que fait peser le mouvement antivax sur la santé publique (comme ici, par exemple) 

Avant de poursuivre, notons qu’il est bien tentant, dans une période de crise et d’inquiétude sanitaire comme la nôtre de stigmatiser les «méchants » qui menaceraient la santé publique. Cela nous permet de paraître, à bon compte, pour vertueux, solidaires et responsables. Si je suis le premier à reconnaître les dangers de discours complotistes, je dois également admettre que ceux qu’on désigne comme tels sont des boucs émissaires bien commodes. 

Stigmatiser les antivax nous confronte à deux écueils. Premièrement, la plupart des gens qui ne souhaitent pas se faire vacciner n’ont pas une opposition de principe à la  vaccination. Leurs réticences concernent souvent un vaccin spécifique. Par exemple, pour la COVID-19, les réticences pourraient s’expliquer par la crainte que le vaccin n’ait pas été suffisamment testé ou par la conviction que la maladie est, pour la plupart, bénigne 
 
Par ailleurs, ce sont souvent des personnes qui n’ont pas de position radicale sur ce thème. Elles hésitent. Traiter les réponses dichotomiques à une enquête comme le reflet d’une opinion arrêtée est une erreur. Les réponses de gens à des enquêtes ne reflètent pas nécessairement leur comportement face (par exemple ) à un médecin, qui pourra souvent vaincre les hésitations.  

Donc, les personnes qui ont ce genre de doutes ne sont pas toujours des adeptes de vastes théories du complot sur la collusion du « Big Pharma » avec les politiques et les médias (par exemple).  C'est pourquoi il est souvent plus approprié de parler d'hésitation vaccinale que d'anti-vax (un terme qui, très probablement, ne désigne qu'une minorité des personnes déclarant ne pas être prêtes à se faire vacciner dès qu'un vaccin anti-covid sera disponible). 

Il en va du même des mouvements qui s’opposent à la vaccination. Par exemple, dans le cadre de l’épidémie d’H1N1 en France (qui a donné lieu à une campagne de vaccination catastrophique – 8%, en dépit de moyens colossaux), les acteurs publics qui s’opposaient à la vaccination contre cette grippe provenaient d’horizons forts différents. Certains s’étaient battus contre toutes formes de vaccination depuis de longues années mais pour d’autres ce combat s’ancrait dans un mouvement plus large (par exemple de nature écologiste ou ancré dans les médecines douces). Certains étaient même globalement favorables à la vaccination. Désigner les personnes qui ne souhaitent pas se faire vacciner comme des « antivax », en les assimilant à des complotistes jugés irrationnels, est donc la meilleure façon de polariser l’opinion de ces personnes. Et de même, rien de tel pour fédérer différents mouvements hostiles à un vaccin que de les assimiler à une même mouvance « antivax ».  Comme souvent en sciences sociales, la nuance est non seulement  une exigence intellectuelle mais elle a une valeur pragmatique. 
 
Sur ce sujet, je conseille vivement les articles du sociologue Jeremy Ward et notamment celui-ci. Ce billet lui doit beaucoup.  

 

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Episodes précédents: 



mardi 17 novembre 2020

Psychologie sociale du coronavirus (Episode 18): Comment répondre à une·e ami·e ou un membre de votre famille séduit·e par "Hold-Up"? (ou par une théorie du complot)

Comment répondre à un·e de vos ami·es ou membre de votre famille qui vante les mérites du film Hold-Up, documentaire complotiste sur la gestion de la pandémie Covid-19? C'est une question qui m'est souvent adressée ces derniers jours et à laquelle j'ai essayé de répondre sur twitter. Vu l'intérêt suscité par ce fil, je le reproduit et le développe ici. Voici quelques idées (même si leur efficacité dépend de la personne à qui on s'adresse, bien sûr) .  


Premièrement, je suppose ici que votre objectif est d'amener cette personne à se montrer sceptique par rapport au film. Vous souhaitez aussi si possible rester en bons termes avec elle! Je signale aussi que, si la personne en question est fortement impliquée dans des groupes "complotistes" et ait développé une identité forte par rapport à ces questions, il y a peu d'espoir qu'un échange s'avère fructueux. Dans ce cas, je pense préférable de changer de sujet! Le type de dialogue que je propose est plus susceptible de présenter un intérêt avec des personnes qui sont interpellées par le discours véhiculé par ce type de documentaire sans pour autant y adhérer de façon inconditionnelle. 


Ces préalables étant posés, voici quelques petites choses qu'il ne me semble PAS judicieux de faire : 


1. Accuser la personne de complotisme

2. Lui envoyer d'emblée un lien démontant le film en qualifiant celui-ci de votre nom d'oiseau préféré.


Bref, "Don't be a dick!" ('ne soyez-pas un enfoiré") comme dit le sceptique Phil Plait dans cette vidéo


Alors, que faut-il faire? 


1. Regarder le film...Je sais, ça dure 2h40 et ça peut être pénible... mais tout ce qui suit perd dangereusement de sa crédibilité si vous ne vous soumettez pas à ce qui peut faire figure de supplice. Il est facile à trouver...


2. Dans la mesure du possible, organisez-vous pour pouvoir échanger de vive voix. L'écrit facilite la polarisation du discours et les malentendus, qui peuvent être immédiatement résolus oralement (je pense n'avoir jamais vu un différend se régler sur Facebook ou twitter par exemple). 


3.Commencez par créer un terrain d'entente commun en reconnaissant que la pandémie n'a pas toujours été bien gérée et qu'on peut s'interroger sur les motivations et la compétence de certains acteurs de cette gestion. De même, si, vous aussi, vous n'avez pas une confiance totale en certains acteurs de l'industrie pharmaceutique, n'hésitez pas à le faire savoir. L'adhésion à une théorie du complot répond souvent à un sentiment d'incertitude, d'anxiété, voire de détresse. Il importe de reconnaître ce ressenti, voire de le partager, s'il correspond au vôtre. Souvent, cette étape est même plus importante que toute tentative de répondre rationnellement aux arguments de la personne concernée. 


4. Le documentaire repose sur ce que le sociologue Gérald Bronner appelle un mille-feuilles argumentatif (un ensemble d'arguments faibles qui collectivement donnent l'impression que "tout ne peut pas être faux"), demandez-leur de sélectionner le fait ou l'argument qui les convainc le plus et pourquoi. Partagez votre opinion sur celui-ci (ou admettez votre ignorance) et décortiquez ensemble les sources correspondantes.) Le documentaire suppose que des intérêts financiers expliquent la gestion désastreuse de la pandémie et le travestissement de la vérité à son sujet. Demandez-leur de se renseigner sur les revenus générés par le documentaire (voir le fil twitter de Tristan Mendès-France à ce sujet) et d'expliquer pourquoi il n'en serait pas ainsi pour les producteurs du documentaire également. 


5. Pour faire part de vos impressions sur le documentaire: faites-savoir que vous avez entendu des choses bien différentes. EXPLICITEZ CES CHOSES et n'affirmez pas de façon péremptoire que ce que vous avez entendu est la vérité vraie, l'idée est juste de faire réfléchir votre interlocuteur en lui proposant un récit différent.


6. Si vous partagez des liens vérifiant les affirmations faites dans le documentaire (comme celui-ci), ne les présentez pas comme une "vérité" mais demandez-leur de le lire attentivement et de faire savoir ce qu'ils en pensent.S'ils le disqualifient dans leur ensemble (parce que, par exemple, le média est financé par telle ou telle multinationale ou milliardaire), je suggérerais de discuter d'un point particulier du "démontage" & de voir si d'autres sources, plus dignes de confiance, le corroborent.


7. Cette démarche peut, dans le meilleur des cas, montrer qu'on ne croit pas à la thèse du documentaire parce que les arguments qu'il défend sont convaincants et nous révèlent une vérité jusque-là insoupçonnée mais parce qu'ils confortent des convictions que nous avions préalablement.


Cela permettra alors de conclure que le désaccord porte moins sur des faits objectifs que sur un ressenti différent par rapport à la gestion de cette pandémie. L'adhésion à ce type de théorie ne repose pas nécessairement sur une motivation à l'exactitude mais vise à conforter son vécu ou une conviction profondément ancrée et qui organise notre rapport au monde. Souvent, pour les personnes adhérant à des "théories du complot", le complot exprime une vérité plus profonde que les faits qui l'étayent. Montrer que tel ou tel fait étayant le complot est "faux" ne remet pas en cause la conviction, fermement ancrée, que "les élites nous manipulent" ou "nous cachent plein de choses pour s'en mettre plein les poches". Reconnaître et accepter cela est déjà un pas en avant. 



Sources:


Les idées proposées ici sont inspirées notamment d'interventions de collègues comme Sylvain Delouvée, Vincent Yzerbyt et Nathan Uyttendaele ainsi que de recherches (résumées ici)



Episodes précédents: 


 






vendredi 6 novembre 2020

Psychologie sociale du Coronavirus (épisode 17): Pourquoi tant de gens n'adhèrent-il·elles pas aux mesures anti-COVID?

J'ai été récemment interviewé sur le complotisme lié à l'épidémie de Covid-19 pour l'émission "On n'est pas des pigeons" (RTBF). J'avais longuement préparé mes réponses...et j'ai constaté que mon intervention avait été coupée au montage. L'émission est disponible ici et est très bien (même s'il ne reste que quelques bribes de mon intervention!). 

Pour ceux et celles que cela intéresse (apparemment, il y en a certain·es), voici ce que j'avais préparé (et dit en grande partie). La plupart de ces points sont développés dans d'autres billets de ce blog. 

- Peut-on expliquer la résurgence de la pandémie par un moins grand suivi des mesures chez l’ensemble des Belges ?


- Je ne suis pas épidémiologiste. Une chose toutefois est importante à prendre en compte : une augmentation moyenne des infections ne s’explique pas nécessairement par des changements de comportement dans la population. Elle peut s’expliquer par des changements dans des sous-groupes ou des « clusters » (par exemple le rôle de la rentrée universitaire). Il est donc possible que la plupart des Belges aient montré le même niveau d’adhésion aux mesures que précédemment et que malgré tout la diffusion du virus se soit envolée. 

- Ceci étant dit, on voit une chose intéressante dans le baromètre de l’université de Gand : suite à la conférence de presse du CNS le 23 septembre, il y a eu une baisse de la motivation à suivre les mesures (voir ci-dessous). Or, cela coïncide assez bien avec la reprise de la pandémie dont on voit les conséquences quelques semaines plus tard. Le message de l’assouplissement des mesures était clairement que la situation était sous contrôle et qu’on pouvait laisser la pression. 

- Par ailleurs, il importe de prendre en compte que la seconde vague est un phénomène européen et que les mesures prises en Belgique n'expliquent qu'une partie de l'évolution de la pandémie en Belgique. 
 
- Pourquoi voit-on de nombreuses personnes ne pas suivre les mesures ? 

J’aimerais souligner les éléments suivants (il y en a d'autres, mais je me centre ici sur des facteurs psychosociaux, c'est-à-dire lié à des appartenances collectives, et pas seulement intra-individuels): 

1. Sur base d’une des études les plus complète sur le sujet (menés au R-U), le principal facteur explicatif d' une adhésion prolongée aux mesures semble être la confiance en les autorités qui édictent ces mesures. Dans les études dont j'ai pu prendre connaissance, c’est la confiance en la compétence du gouvernement britannique qui était déterminante. C’est relativement normal : des mesures ne peuvent sembler légitimes que si ceux qui les édictent sont perçus comme compétents.  Or, les données dont on dispose aujourd’hui suggèrent que les niveaux de confiance dans le gouvernement fédéral sont assez faibles en Belgique. On peut supposer que différents « couacs » dans la gestion de la pandémie ont contribué à cela. 

2. Lorsque la confiance n’est pas là, on se retourne vers d’autres sources d’informations et ce d’autant plus que nous sommes dans une situation d’incertitude, anxiogène. C’est à ces moment-là qu’on recherche le plus des réponses. A cet égard, une multitude d’agents nous proposent des sources  proposent des interprétations alternatives de la situation actuelle. Parmi celles-ci, des experts et d’autres qui le sont moins. Il est difficile dans cet océan d’informations de savoir vers qui se tourner, d’autant plus que – comme c’est normal dans le domaine scientifique, les experts ne sont pas tous du même avis. Selon certains, les mesures sont beaucoup trop fortes et une approche plus « light » ferait l’affaire. Certaines perspectives virent carrément dans le complotisme en considérant que la pandémie ou les mesures qui les accompagnent ne constitueraient qu’un stratégème pour aliéner les masses ou s’enrichir. 

Certains de ces discours alternatifs sont souvent doux à nos oreilles. Parce qu’ils légitiment de pouvoir assouplir notre mode de vie fort contraint par ces mesures. Et c’est bien compréhensible : si mon gagne-pain est mis à mal par ces mesures, tout discours qui les remet en cause sera attirant. Par ailleurs, certains discours plus extrêmes sont valorisants à d’autres titres : en nous faisant passer pour des êtres éclairés et non pas des moutons suivant béatement le troupeau, en nous donnant un rôle d’acteur (« ne vous laissez pas faire », « protestez » affirment ainsi certains complotistes). Cette idée est développée dans ce billet-ci

3. Il importe de souligner que ces discours ne sont pas des « ovnis » isolés. Ils sont portés par des amis, des membres de notre famille, des connaissances, des associations, des groupes de pression ou simplement des communautés en ligne. Se ranger à ces discours, c’est aussi trouver du soutien social, être valorisé par d’autres, se sentir membre d’un groupe. Par exemple, sur internet, cela peut se traduire pas des likes, des demandes d’amitiés, etc. Très précieux quand le (pseudo)confinement nous isole !  

4. Ce type de phénomène est amplifié par les réseaux sociaux qui tendent d’une part à nous proposer des contenus qui confirment nos croyances, dès lors qu’ils correspondent à ce que l’on a regardé précédemment. Par ailleurs, les RS permettent à des gens qui partagent des attitudes communes de se retrouver, de se mettre en contact, et donc de renforcer leurs attitudes mutuellement. 

5. Enfin, il importe de bien prendre en compte que respecter les mesures implique des coûts importants et que le choix de s’y plier ou non dépend en partie de la façon dont on appréhende le calcul « coût-bénéfice ».  Imaginez la situation suivante : vous avez le choix entre deux possibilités :

- Soit voir un ami ou une amie pour qui vous savez que votre présence est importante, pour partager un chagrin, une joie. Vous êtes sûr que ce moment vous fera du bien à tous les deux. 
- Soit ne pas le voir en vous disant qu’il y a une possibilité que vous transmettiez le virus ou soyez infecté·e. Ceci par contre est peu probable. Même si c’est possible, une personne asymptomatique a peu de chances d’être porteuse du virus et contagieuse.

Vous devez donc choisir entre un bénéfice certain et un coût incertain (voir ce billet, où je développe cette idée). 

- C’est difficile dans ce type de situation de faire le « bon choix », au nom de protéger quelque chose d’aussi abstrait que « les gens à risque » ou « les hôpitaux ». A mon avis, ce simple calcul et cette différence entre la certitude d’un choix et l’incertitude d’un autre explique en grande partie le fait que de nombreuses personnes ne respectent pas les mesures. Pour faire face à cela : nécessaire de formuler ce choix non pas au niveau individuel mais au niveau collectif : qu’est-ce que ça nous coûte et non pas qu’est-ce que me coût que de réduire mes contacts ? Là, la balance penche beaucoup plus en faveur d’une réduction des contacts sociaux. Message important : l’opposition entre les intérêts individuels et collectifs est absurde ici. L’intérêt individuel passe par le collectif. 

6. Sentiment de victimisation collective : Certains groupes peuvent aussi se désolidariser des mesures parce qu’ils se sentent abandonnés ou laissés pour compte et ont le sentiment que leurs préoccupations sont niées. Chez certains jeunes, on a pu ainsi voir un discours du type (« ces mesures sont faites pour ennuyer les jeunes »), idem dans les banlieues en France (nous enfermer, ça permet au flics de mieux nous surveiller"). Ce type de ressenti peut être accentué par le sentiment que les mesures sont prises de façon « top down » sans réelle concertation avec le sous-groupe concerné. Par ailleurs, comme nous l'avons montré dans un article récent, le sentiment de victimisation collective favorise l'adhésion au complotisme (surtout chez les gens fort identifiés à leur communauté). Ce sentiment renforce l'appartenance à des groupes subordonnés. Or c'est l'identification à l'ensemble de la communauté qui permet de renforcer la solidarité (voir ce billet-ci à ce sujet). 

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