dimanche 7 février 2021

Psychologie sociale du coronavirus (Episode 23): Quelques réflexions sur "Ceci n'est pas un complot"

Quelques réflexions sur le documentaire "Ceci n'est pas un complot", qui vient de sortir (je vais étoffer petit à petit). A ne lire que si vous l'avez vu ou qu'on vous l'a envoyé. Ceci est un fil que j'ai posté sur twitter et que je reprends ici (en gardant la forme numérotée) afin qu'il soit partageable ailleurs. Un premier jet que j'espère développer...

1. On est tout d'abord frappé par la différence avec Hold-Up. Pas d'effets musicaux ni de plans aériens. Non, ici, on va assister à la pandémie du point de vue du réalisateur, "citoyen lambda" qui regarde la télévision
2. Même si ça n'en fait certainement pas un documentaire complotiste, on retrouve là une figure commune du complotisme: le citoyen qui réfléchit "par lui-même" et ne se laisse pas berner par les médias. Voir à cet égard cet excellent texte de Pascal Wagner. 
3. Autre élément remarquable: les extraits sont peu situés temporellement. On ne sait pas quand les gens parlent. Par exemple, on voit le Professeur Laterre (apparemment en été) dans une USI vide...mais celle-ci sera pleine comme un oeuf lors de la seconde vague 
4. On constate aussi que le réalisateur cherche à se distinguer des "complotistes" prenant comme exemple des cas relativement extrêmes (type Qanon) et opposant sa rationalité à l'irrationalité de ces individus. 
5. Le téléspectateur peut donc être rassuré quant au fait que s'il adhère aux idées du documentaire, soit il n'est pas complotiste, soit on peut considérer qu'il est un complotiste qui s'assume: il n'est qu'un citoyen engagé cherchant à identifier les rouages du système.
6. Comme de coutume, le documentaire accuse Bill Gates d'avoir instrumentalisé la pandémie (sans que l'auteur ne rende compte explicitement de ses motivation). Et comme Gates l'a fait ouvertement, ce n'est pas un secret, et donc pas un complot (d'où le titre)
7. Intéressant que les traitements alternatifs (HCQ, artemisia...) soient évoqués mais, plutôt que de montrer combien ils ont été discrédités, on insiste sur le fait qu'il n'y ait pas eu de débat en Belgique (-> on a voulu "étouffer" cela).
8. Contrairement à Hold-up, l'auteur interroge certaines personnes qu'on ne peut guère soupçonner de complotisme (Marius Gilbert, Jean-Pierre Jacqmin, Yves Van Laethem...) Toutefois, il semble qu'on ne retient de leurs paroles que ce qui peut alimenter l'a thèse du film: le confinement est une décision politique injustifiée et restreignant de façon abusive les libertés fondamentales sans bénéfice réel et avec des coûts considérables
9. Ceci s'expliquerait d'une part par l'intérêt que verraient les médias à alimenter la peur et par les intérêts financiers des firmes pharmaceutiques via la vente de vaccins (qui financeraient les experts et influenceraient les politiques via des bureaux de consultance). La campagne de vaccination nécessiterait en effet le consentement de la population (d'où le rôle des medias). 
9. Bien que de nombreux intervenants soient interrogés, on remarquera que la thèse du film n'est jamais soumise à un regard critique. 
10. Par exemple, peut-on imaginer que les politiques soient exclusivement influencés par les intérêts des Pharma alors que d'autres secteurs, tout aussi puissants (commerce, Horeca) sont durement touchés? Sans parler des coûts énormes pour les finances publiques?
11. Le film fait beaucoup d'insinuations mais n'articule jamais exactement la nature du complot. C'est ce qui fait sa force. Il s'agit de nourrir le doute et chacun peut faire fonctionner son imagination pour construire le scénario le plus plausible, "relier les points"
12. Comme dans les images de notre enfance où il y avait des points numérotés et que la figure émergeait naturellement.
13. Le film utilise des métaphores guerrières et se termine par "il va falloir la reconquérir, la liberté". On peut y lire un appel à la violence déguisé (même si ce n'est pas l'intention de l'auteur). Dangereux donc. 
14. Un passage assez marquant montre Marc Van Ranst expliquer sa stratégie médiatique. Ce passage est assez intéressant et je m'y arrête un peu. 
15. Le fait qu'il rende compte des financements dont il dispose de l'industrie pharmaceutique est vu comme une démonstration que sa stratégie médiatique vise à "faire peur à la population" pour engraisser les Big Pharma
16. On n'envisage pas une autre possibilité: 1/ Van Ranst fait preuve de transparence en mentionnant ses possibles conflits d'intérêts et 2/ si une stratégie médiatique est nécessaire, c'est parce qu'il est intimement convaincu du danger que font peser les pandémies
17. Ceci illustre combien le raisonnement est biaisé: tous les faits sont interprétés à l'aune du complot ou de la corruption sans considérer d'autres interprétations possibles
18. Du coup, même si on n'en connaît pas exactement les contours, la conclusion, qui est en fait le préalable de toute l'analyse et a guidé la présentation des faits, est inévitable. 
19. Intéressant aussi que la conférence en question a été prononcée à Chattam House, présentée comme un "think tank" très influent. Ceci peut aisément titiller l'imaginaire complotiste  (groupe de Bilderberg etc.)
20. En outre, comme les Big Pharma sont des sociétés multinationales, faire une conférence en anglais, dans ce parterre d' "élites" fait aisément penser à une démarche conspirationniste. 
21. A contraster avec les petites associations qui ont pignon sur rue, comme "Initiative citoyenne"(une association anti-vaccination), dont l'une des fondatrices est interrogée. 
22. Le documentaire joue donc sur l'opposition classique dans le discours complotiste entre le "simple citoyen" et les "élites". 
23. Autre exemple de "mauvaise foi": comme "hold-up", le documentaire condamne le confinement sans examiner de façon critique les pays, comme la Suède, où l'expérience a été tentée (et abandonnée, tant elle est désastreuse).

24. Il y a apparemment plusieurs erreurs...mais une qui relève de mon domaine (la psycho). Au début du documentaire, on postule l'influence de messages subliminaux communiqués par les médias

25. L'idée que des stimuli puissent influencer le comportement sans avoir été perçus onsciemment ne dispose d'aucune base empirique solide. On en parle un peu dans cet article.

26. Malgré les critiques ci-dessus, je pense que le documentaire pose quelques questions pertinentes. Par exemple, j'avais aussi exprimé mes craintes quant à la symbiose entre peur et médiatisation: http://nous-et-les-autres.blogspot.com/2020/03/psychologie-sociale-du-coronavirus.html…

27. ...ou la présence de consultants privés dans les réunions du GEES. 

28. Je vais maintenant examiner s'il s'agit d'un documentaire compotiste

29. Quelles sont les caractéristiques du complotisme? Prenons Moscovici (reprenant Taguieff), qui cite 3 caractéristiques. 

30. 1. Rien n'arrive par accident. Tout est le résultat d'intentions occultes

31. Le documentaire regorge d'exemples de ce type. Les experts payés en sous-main, le fait que la presse change son discours à l'approche du CNS, etc. 

32. 2. Rien n'est tel qu'il paraît être. Les apparences sont trompeuses.

33. Ici, également, le documentaire cherche à dévoiler ce qui se cache derrière les apparences. Des gens qui se présentent comme bien intentionnés cherchent en fait à instrumentaliser votre peur pour des raisons vénales. 

34. 3. Tout es lié mais de façon occulte. Et si tout est lié, on peut donc expliquer jusqu'au moindre événement à partir d'une cause unique

35. Ici, comme je l'ai dit la nature même du complot n'est pas clairement expliquée mais il semble qu'une cause unique ("nous vendre des vaccins et se remplir les poches") qui explique de nombreux événements mentionnés dans le doc y ressemble beaucoup.

36. Remarquons que le fait que le documentaire soit complotiste n'implique pas qu'il n'y ait pas complot. Ce sont deux questions différentes 

37. Voici l'article de Moscovici:  en anglais et dans sa version originale française dactylographiée.

38. Dans le discours complotiste, ces caractéristiques sont posées à priori et orientent toute l’interprétation

39. Ce qui les différencie d’une enquête judiciaire ou journalistique qui dévoilerait un véritable complot en ayant examiné plusieurs interprétations possibles

40. Parmi les éléments découverts depuis, la référence à une figure d'extrême-droite, comme Simone Gold, médecin américain, qui a participé à l'attaque du Capitole. Voir ce billet de Daniel Tanuro. 

41. De même, les manifestions anti-lockdown en Allemagne sont présentées favorablement en oubliant de mentionner qu'elles ont été organisées par des mouvements d'extrême-droite 

42. Thibault de Bueger, étudiant à l’UCLouvain m'a envoyé une première tentative de vérification du documentaire. Merci à lui! 

43. Ici, un autre remarquable travail de vérification de "Ceci n'est pas un complot" par le médecin généraliste "Manu Ber »: Merci pour cette contribution d'utilité publique.  


A suivre (sur twitter et peut-être ici...)

mercredi 27 janvier 2021

Psychologie sociale du coronavirus (épisode 22): Rock et peurs collectives

J’ai récemment été sollicité à participer à l'émission Les Temps Chantent (RTBF radio) pour parler de ce qu’une chanson célèbre des Rolling Stones, "Gimme Shelter" (1969), pouvait inspirer au psychologue social que j'étais. Sacré défi car mon univers musical est infiniment plus proche de Béla Bartók ou de Miles Davis que de Keith Richards ou Mick Jagger. J'ai donc cherché à me cultiver sur le sujet. Cette chanson nous parle de la guerre du Vietnam et des angoisses collectives qu’elle suscitait. Gimme Shelter, c’est « donne-moi un refuge ! ». Où trouvons-nous refuge pour faire face aux profondes inquiétudes qui touchent l’ensemble de la société aujourd’hui ? Dans le film « Take Shelter » de Jeff Nichols, le héros consacre sa vie à construire un abri anti-atomique dans son jardin, terrorisé par la perspective d’une attaque nucléaire. Mais personne ne comprend sa peur et ses proches finissent petit à petit par l'abandonner. Ce cas est intéressant car le personnage cherche à se protéger dans son abri en béton plutôt qu'auprès ses proches qui, eux, ne peuvent rien face à une éventuelle attaque nucléaire.

Pourtant face à l’anxiété, la première réaction est de se tourner vers les autres. Une illustration très parlante de ce phénomène est une étude menée aux Etats-Unis en 1959 par Stanley Schachter. Dans celle-ci, on annonçait à un groupe de jeunes femmes que, dans le cadre de l’expérience, elles subiraient des chocs électriques qui, bien qu’inoffensifs, seraient douloureux. Appelons ce groupe « forte anxiété ». A un autre groupe, on annonçait que les chocs électriques seraient légers et indolores. Appelons ce groupe « faible anxiété ». On signalait toutefois que le laboratoire où se déroulerait l’expérience n’était pas encore libre. En attendant, les jeunes femmes devraient attendre dans une autre salle. On leur donnait le choix entre deux d'entre elles : l’une où elles seraient seules et l’autre où elles seraient en compagnie d’autres participants. On constate que dans la condition de forte anxiété, les jeunes femmes sont beaucoup plus nombreuses à vouloir passer l’expérience en compagnie d’autrui. Mais pourquoi donc ? Espèrent-elles diminuer leur anxiété ? Pas du tout ! Attendre avec les autres ne remplit pas du tout cette fonction. Souhaitent-elles passer un « bon moment » avant de souffrir ? Non, aucune de ces explications ne tient. D’ailleurs, si elles ont l’occasion de passer du temps avec d’autres jeunes femmes qui, elles, ne participent pas à l’expérience, elles ne manifestent pas un désir plus grand d'être en leur compagnie que de rester seules. L’explication semble être tout autre : pour répondre à l’angoisse, nous cherchons à nous faire une idée du sort qui nous attend. Autrement dit, pour faire face au sentiment d’incertitude qui nous accable, nous comptons sur les autres. A travers autrui, nous saurons s’il est légitime ou non d’être angoissé. L’autre nous aide à cerner cette réalité incertaine…Forte de cette hypothèse, une étude ultérieure a montré que lorsque la douleur des chocs était présentée comme incertaine, les jeunes femmes souhaitaient davantage la compagnie d’autrui que lorsque la douleur était inéluctable. C’est donc bien l’incertitude qui nourrit le besoin de la compagnie d’autrui.

 

Face à des angoisses collectives, nous procédons de la même façon. Nous cherchons généralement la compagnie d’autrui. Si l’on est vraiment inquiet par la perspective d’une guerre nucléaire, on cherchera avant tout à se mobiliser pour comprendre et appréhender cette menace, évaluer son importance et y faire face collectivement. Aujourd’hui, avec le coronavirus, les gens cherchent également à analyser le danger à travers ce même processus de comparaison sociale. A travers les autres, nous choisirons des grilles de lecture de la réalité qui nous permettront de faire sens de la situation et de répondre à notre angoisse. Le succès des théories conspirationnistes sur la COVID-19 peut à cet égard se comprendre. D'une part,  celles-ci donnent une explication simple à la pandémie et aux mesures qui nous accablent. D'autre part, elles nous rassurent (la Covid n’est pas plus grave qu’une petite grippe). Enfin,  elles sont portées par des communautés, qui jouent un peu le même rôle que les jeunes femmes dans la salle d’attente de l’étude de Stanley Schachter. Ces groupes nous donnent également un sentiment de pouvoir faire face à la menace, de résister ici à l’oppresseur. Les autres sont donc notre refuge. Naturellement, une peur collective n’implique pas nécessairement d’adhérer à des croyances conspirationnistes. En témoignent la solidarité et la discipline dont ont fait preuve certaines communautés, notamment en Asie mais aussi en Europe, pour répondre à la Covid, en se basant sur les connaissances bien établies à ce sujet.

 

Certaines théories en psychologie poussent le raisonnement plus loin. La théorie de la gestion de la peur  propose ainsi que les êtres humains se distinguent des autres animaux par le fait qu’ils ont conscience de leur propre mortalité. Ils mettraient dès lors en place des mécanismes permettant de répondre à l’anxiété que génère ce sentiment. Les auteurs de cette théorie mettent en évidence trois mécanismes en particulier : 


Premièrement, la culture, qui nous donne accès à des représentations nous permettant de transcender notre mortalité, par exemple la croyance en l’au-delà. En second lieu, l’estime de soi, car celle-ci nous indique en fait dans quelle mesure nous nous conformons aux normes culturelles (et donc contribuons en quelque sorte à notre immortalité). Et troisièment, les relations avec autrui, qui, comme dans l’expérience de Schachter, nous permettent de valider notre vision du monde et notre soi. Une des hypothèses découlant de ces travaux est la suivante : lorsque la peur de la mort est particulièrement présente à l’esprit, comme c’est souvent le cas aujourd’hui avec la pandémie, les gens ont davantage tendance à se raccrocher à des croyances culturellement partagées. Pour mettre ces idées à l’épreuve, les auteurs de cette théories ont mené de nombreuses études, qui se sont généralement avérées concluantes. Dans une de celles-ci, assez amusante, des chercheurs ont recruté des étudiants dont ils connaissaient les orientations politiques. Ils ont introduit une manipulation subtile, qui consistait à demander à la moitié de leurs sujets d’envisager comment ils voyaient leur décès (je sais ce n’est pas très joyeux) et aux autres d’envisager une visite chez le dentiste (ce n’est pas drôle non plus, mais normalement on n’en meurt pas). Suite à cette manipulation, les sujets étaient confrontés à un comparse qui exprimait des attitudes politiques. Ils avaient ensuite l’opportunité d’agresser ce participant…en lui faisant déguster une sauce piquante et particulièrement violente pour le palais (pour des raisons éthiques, difficile de donner un gant de boxe aux sujets). Les sujets qui avaient dû penser à leur propre mortalité agressaient davantage une personne exprimant des attitudes contraire aux leurs que ceux qui avaient dû penser à une visite chez le dentiste. Lorsque la faucheuse pointe le bout de son nez, on aurait donc besoin de se raccrocher à ses certitudes en agressant ceux qui les menacent. En toute franchise, je dois dire que ces travaux sont controversés et que tout le monde n’a pas réussi à reproduire ces résultats. Mais c’est souvent comme cela que la science fonctionne….

 

Quoi qu’il en soit, le refuge face à l’angoisse et à la terreur, ce n’est pas un abri nucléaire ou un terrier, mais les autres. Ce sont eux qui nous permettent de mieux appréhender le monde qui nous entoure et parfois, de nous donner l’illusion que la menace n’en n’est pas une.


                                                    ****


Merci à Patrick Rateau pour ses suggestions à ce sujet et à Cécile Poss pour l'invitation à parler de cette chanson sur les ondes...


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Episodes précédents: 


samedi 16 janvier 2021

Psychologie sociale du coronavirus (Episode 21): Que sait-on de ceux qui hésitent à se faire vacciner?

(ceci est le texte d'une intervention faite lors du "Grand Tour de la Médecine" le 16 janvier 2021)


Durant ces quinze minutes, je vais évoquer la question de l’hésitation vaccinale, en adoptant une perspective psychosociale – ma discipline. Mon exposé prendra la forme d’une série de questions. 

Qu’est-ce que l’hésitation vaccinale ? 


Selon l’OMS, l’hésitation vaccinale fait référence aux retards dans le recours à la vaccination ou au refus de se faire vacciner en dépit de la disponibilité de services de vaccination. Selon cette définition, il s’agit d’un comportement et non d’une attitude. Ce comportement peut s’expliquer par une méfiance vis-à-vis des vaccins mais pas nécessairement. Le groupe d’experts SAGE de l’OMS suggère qu’il y a trois grandes catégories de facteurs qui expliquent ce comportement. On distingue la confiance (ou le maque), mais également la complaisance (complacency) et le confort (convenience). On parle des 3C. 


Pour se faire vacciner, il faut en effet avoir confiance mais il faut aussi se « bouger les fesses » si vous me permettez l’expression et avoir le sentiment qu’il est relativement aisé de se faire vacciner. Bref, l’hésitation vaccinale n’est pas à confondre avec l’anti-vaccinalisme, ou l’opposition aux vaccins. Celle-ci s’intègre dans un mouvement social, que je ne peux pas traiter ici, par manque de temps. 


Il en résulte également que l’on peut regrouper les hésitants en différentes catégories selon leurs attitudes vis-à-vis de la vaccination : certains sont très favorables sur le principe mais pas suffisamment motivés, d’autres ont des doutes sur l’un ou l’autre vaccin mais sont en revanche prêts à s’en faire administrer d’autres. Enfin, une même personne peut être hésitante à un moment et pas à l’autre. On voit par exemple dans notre baromètre sur la vaccination que les intentions vaccinales par rapport au Covid19 évoluent très rapidement en fonction du temps. L’hésitation vaccinale n’est donc pas une propriété des individus mais dépend de l’interaction entre le contexte et l’individu. 


Qui sont les hésitants vaccinaux? 


D’un point de vue socio-démographique, on constate plusieurs éléments (Kessels, Luyten, & Tubeux, 2020) :

  • Un effet de genre (les femmes sont en moyenne moins susceptibles de se faire vacciner)
  • Les 25/34 ans tendent à être les plus hésitants. Ce sont les plus âgés qui le sont le moins. 
  • Le niveau d’éducation ne joue pas un rôle clair. Alors que certaines études montrent que plus on est diplômé, plus on est favorable à la vaccination, d’autres indiquent une hésitation plus marquées chez certaines catégories diplômées. C’est notamment le cas pour le vaccin HPV.  
  • En termes de profession, c’est dans les catégories intermédiaires que l’on retrouve le plus d’hésitants vaccinaux: professions paramédicales, enseignants du primaire, secondaire, travailleurs sociaux etc. (Peretti-Watel et al., 2014). 

Ayant brossé ce rapide portrait, envisageons les déterminants de l’hésitation vaccinale. 


L’hésitation vaccinale est-elle due à un manque d’informations ? 


Lorsqu’on analyse des sondages sur l’hésitation vaccinale, on constate que la raison la plus communément citée par les hésitants est la crainte d’effets indésirables. Par exemple, certains hésitants pensent que le vaccin Pfizer va modifier notre ADN. Ceci peut être attribué à un déficit d’information, ou à de mauvaises informations. Et de nombreuses informations fausses circulent sur la vaccination et l’immunité. Par exemple, certains sont convaincus qu’il suffit de prendre de la vitamine D pour « booster » son immunité et échapper à une infection à la Covid-19. C’est le cas de l’ex-député européen Ecolo Paul Lannoye. 


Partant de ce constat, beaucoup de médecins ou de professionnels de la santé pensent que ces gens sont juste mal ou insuffisamment informés. C’est certes un élément important mais on constate que ce ne sont pas nécessairement les moins informés ou les moins diplômés qui sont les plus résistants aux vaccins, comme l’illustre d’ailleurs le cas de Paul Lannoye. Par ailleurs, on a des raisons de croire que les justifications mentionnées dans les enquêtes sont souvent des rationalisations par rapport à des ressentis ou des émotions plus profonde liées à la démarche de se faire injecter une substance qui n’a pas fait ses preuves dans le corps. 


L’hésitation vaccinale est-elle due à des déficits de raisonnement ? 


Deuxième facteur qu’on invoque: les biais cognitifs. Parmi ceux-ci, on cite souvent une difficulté à appréhender le risque (voir ce billet-ci à ce sujet). Par exemple, pour argumenter sa méfiance, on citera des cas extrêmement rares d’enfants qui ont reçu un diagnostic d’autisme peu après avoir reçu le vaccin Rougeole-Rubéole-Oreillons. Ce vaccin est administré dans la tranche d’âge où les premiers symptômes de troubles autistiques sont susceptibles de se manifesters, ce qui mène, par  simple coïncidence statistique, à une corrélation entre vaccination et diagnostic d’autisme. Mais on a souvent de la peine à se départir de l’impression que si deux événements se suivent, l’un n’a pas causé l’autre. 


Autre biais : la façon dont les décisions sont prises par les patients. Le vaccin implique de faire une action pour ne pas être malade, tout en risquant de l’être (à cause des effets secondaires). De nombreux  travaux (Reyna, 2012) montrent que les décisions en termes de santé sont souvent basées sur des raisonnement très simples. Globalement, les gens font des choix basés sur une opposition binaire : entre « se sentir bien » et « ne pas se sentir bien ». Prendre le vaccin alors qu’on se sent bien est contraire à cette heuristique : si on se sent déjà bien, il faut faire une action qui peut mener à ne pas se sentir bien. Les discours antivax se marient évidemment beaucoup mieux avec ce type d’heuristique que le discours médical traditionnel. 


Ce type de biais cognitifs intervient également. Mais c’est une lecture qui me semble insuffisante car elle tend à limiter l’analyse à des facteurs individuels : en effet, selon cette vision des choses, il suffirait d’informer les gens correctement ou de les aider à réfléchir « rationnellement » pour transformer les hésitants en convaincus. C’est certes utile mais ça ne suffit pas. Il manque une pierre à l’édifice. 


L’hésitation vaccinale est-elle un phénomène collectif ? 


S’il est une réalité qui est bien démontrée en psychologie sociale, c’est que les individus n’élaborent pas leurs convictions sur base simplement d’un traitement individuel de l’information. L’adhésion ou non à une attitude ou à un comportement dépend de l’ancrage dans des collectivités (Spears, 2020). Par exemple, des expériences célèbres montrent que même notre perception visuelle, la façon dont on identifie des couleurs ou dont on évalue la longueur d’un objet, peut être influencée par le fait que les membres d’un groupe auquel on s’identifie, perçoivent ces stimuli comme tels. 


S’il en est ainsi pour la perception, c’est encore plus le cas en ce qui concerne les attitudes et les comportements. Ma propre disposition à me faire vacciner dépend en premier lieu de la disposition à le faire de la ou des communautés que je fréquente et auxquelles je m’identifie. 


Et précisément, les attitudes vaccinales s’inscrivent dans des communautés d’appartenance. Par exemple, des études menées en Australie (Attwell, Smith, & Ward, 2018) montrent que pour les parents hésitants vaccinaux, il y a une vraie opposition entre deux groupes : l’endogroupe - « nous, qui sommes attachés à la nature » et les « autres malsains », qui adhèrent sans trop réfléchir aux pratiques toxiques d’une société de consommation industrielle. La perception du vaccin vient se greffer sur cette vision du monde. On voit dans celui-ci une réponse technologique qui rompt l’équilibre avec la nature. Un discours scientifique « traditionnel » ne peut pas aisément s’intégrer avec cette vision du monde. Le greffon ne prendrait pas si vous me permettez l’analogie. Mais plus fondamentalement, cette opposition nature / société industrielle structure l’identité de ces parents, leur mode de vie, leurs choix pédagogiques, leurs interactions avec leur communauté et tous les bénéfices secondaires qu’elle leur apporte.   L’appartenance à une collectivité est, comme on le sait, un des meilleurs garants de la santé mentale.  




A la lumière de cette analyse, lorsque les autorités sanitaires, le Lancet ou un médecin généraliste nous communiquent des informations sur la vaccination, l’adhésion à ce message dépend de l’identification à la communauté que lui ou elle représente. Est-ce que ce gouvernement se soucie de mes intérêts ? Est-ce que je m’identifie à la science comme source d’une vision du monde ? Pour être efficace, l’information doit provenir d’une source à laquelle on s’identifie. 

  

Or, c'est dans des situations d’incertitude, d’anxiété, que l’on va être particulièrement désireux d’adhérer à l’avis de notre communauté sur la source de cette anxiété (Echterhoff, Higgins, & Levine, 2009). Clairement, la pandémie, source d’incertitude évidente, est propice à susciter ces comportements visant à se raccrocher à sa communauté, ou à une communauté modèle, et à y chercher des informations. Inversement, lorsqu’on s’identifie déjà à une ou des communautés, il y a une propension forte à adhérer à son discours afin de ne pas en être exclu.  


Dans ce contexte, la prolifération de sites et de communautés discutant de la vaccination sur internet, permet à tous ces hésitants vaccinaux de s’affilier à des groupes et de récolter des informations qui se conforment à leurs croyances. Elle permet aussi de les échanger entre leurs membres, ce qui est souvent une source de valorisation mutuelle. Les communautés qui portent des discours antivax sont du reste beaucoup plus motivées et actives dans la diffusion d’informations que les autorités ou personnes favorables à la vaccination. Pour ces dernières, son utilité est une évidence qui n’a pas grandement besoin d’être démontrée. Par ailleurs, les experts comme les médecins ont beaucoup d’autres chats à fouetter que de communiquer sur internet à propos de la vaccination ! Cela crée ce qu’on appelle une asymétrie informationnelle, susceptible d’influencer tout particulièrement les gens qui sont à la marge et n’ont pas d’opinion claire sur la question. 


Quel rôle pour les médecins par rapport à l’hésitation vaccinale ? 


Cette analyse implique également d’intégrer les acteurs auxquels les gens ont confiance – et je pense tout particulièrement aux médecins généralistes, qui viennent en tête. Des enquêtes ont montré par exemple que, toutes choses égales par ailleurs, les gens étaient beaucoup plus disposés à se faire vacciner si leur médecin le leur recommandait (Brien, Kong & Buckeridge, 2009). Ceci montre que l’hésitation vaccinale ne reflète pas nécessairement une hostilité idéologique au savoir scientifique ou à la science. 


Lors d’une émission récente à la RTBF (« A Votre Avis » le 9/12/2021), Philippe De Vos de l’Absym (syndicats médicaux) soulignait l’importance de consulter son médecin généraliste – dans l’espoir qu’il ou elle ramène les hésitants à la raison. Le journaliste interroge alors une dame qui est en duplex : 


  • Journaliste : Qu’est-ce que vous allez faire ?
  • Téléspectatrice : Je ne me ferai pas vacciner`
  • J : Si votre médecin de famille vous dit « c’est bon pour vous », est-ce que vous changez d’avis ?
  • T : Il m’a dit de ne pas me faire vacciner

On voit donc ici que la confiance au médecin n’est pas nécessairement antithétique avec l’hésitation vaccinale. Le médecin lui-même peut être porteur d’hésitations (on voit d’ailleurs dans plusieurs sondages que l’hésitation vaccinale est présente chez un certain nombre d’entre eux). 


A cet égard, le discours complotiste qui accompagne les antivax recourt souvent à une opposition entre l’ « expert » / le scientifique de laboratoire ou l’épidémiologue et le « médecin de terrain », proche de ses patients qui, lui, aurait accès à la vérité. Les complotistes revendiquent ici une adhésion à la science mais dépouillée de son caractère institutionnel, désincarné, loin des « gens ». 


Qu’exprime l’hésitation vaccinale? 


Si l’hésitation vaccinale se définit comme un comportement, on peut souvent y voir l’expression d’un positionnement, d’une attitude, par rapport à un objet. Avoir une attitude par rapport à quelque chose ne reflète pas uniquement les informations dont on dispose à ce propos. Elle sert aussi à manifester la façon dont on se situe dans l’espace social lié à cet objet. C’est ce qu’on appelle la fonction « expressive » des attitudes. Il en va de même en ce qui concerne l’hésitation vaccinale. On a pu ainsi montrer que celle-ci  était fortement liée à un trait de personnalité, la tendance à la réactance (Hornsey et al., 2018). Il s’agit précisément du fait d’exprimer sa liberté par rapport à une injonction qui nous est faite (en la refusant, comme dans la bande-dessinée ci-dessous). Je vous donne deux exemples de cette dimension expressive :


  • Le mouvement anti-vaccin a été souvent porté par des femmes (Salvadori et Vignaud, 2019).   Pourquoi ? Parce qu’il s’agissait de vacciner des enfants – c’est-à-dire le domaine des femmes, jusqu’il y a peu. Et parce que les injonctions à la vaccination, jusqu’à très récemment, proviennent d’hommes – médecins, experts, politiques – dans une société profondément patriarcale. Je fais l’hypothèse que ce mouvement exprime en partie un opposition à cet ordre patriarcal, plus qu’une forme d’irrationalité ou un manque de connaissances scientifiques. 
  • Deuxième exemple. En France, on constate que, parmi les professionnels de la santé, l’anti-vaccinalisme est particulièrement représenté dans les professions intermédiaires : infirmières, sage-femmes, etc, plus que chez les médecins (Thomire & Raude, 2020). En revanche, ces travailleurs – souvent des travailleuses – adhèrent davantage aux médecines douces et recommandent volontiers ce type de traitement à leur patients. Pourquoi ? D’après certains de  mes collègues, elles se sentent souvent dépossédées de toute autorité par rapport aux médecins. Proposer ce type de traitement, c’est une façon de se ménager un espace de compétences, qui seront valorisées si les conseils prodigués donnent des résultats positifs. Mais naturellement, l’adhésion aux médecines douces s’accompagne très souvent d’une grande méfiance par rapport aux vaccins.


Conclusions


Que conclure de tout ceci ? Pour lutter contre l’hésitation vaccinale, il ne faut pas diaboliser les « hésitants » en les considérant comme des antivaccins, des imbéciles ou encore des irresponsables. Stigmatiser les hésitants, c’est la meilleure façon de les envoyer dans les bras des mouvements antivaccins (voir ce billet-ci). Au contraire, en les informant sans jugement via des canaux auxquels ils peuvent s’identifier (comme leur médecin généraliste, leur pharmacien de quartier, tel ou tel épidémiologue médiatisé qui sera davantage susceptible de les toucher), on peut espérer convaincre. Et de même, en faisant le pari du consentement plutôt que de l’obligation, on peut mener les individus à s’approprier véritablement le choix de la vaccination, à ne pas le faire par obligation mais par conviction. 


C'est là, globalement, la politique qui a été poursuivie en Belgique. D’après les résultats de notre baromètre, qui montre une augmentation des intentions de vaccination, il semble que cette stratégie s'avère payante. 





PS: Merci à Vincent Yzerbyt et Anne-Laure Rousseau pour leurs commentaires sur une version antérieure de ce texte. 


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Episodes précédents: 




Références :


Attwell, K., Smith, D. T., & Ward, P. R. (2018). ‘The Unhealthy Other’: How vaccine rejecting parents construct the vaccinating mainstream. Vaccine36(12), 1621-1626.

Bronner, G. (2013). La démocratie des crédules. Presses universitaires de France.

Brien S, Kwong JC, Buckeridge DL. The determinants of 2009 pandemic A/H1N1 influenza vaccination: A systematic review. Vaccine. 2012;30(7):1255-1264. 

Echterhoff, G., Higgins, E. T., & Levine, J. M. (2009). Shared reality: Experiencing commonality with others' inner states about the world. Perspectives on Psychological Science4(5), 496-521.

Hornsey, M. J., Harris, E. A., & Fielding, K. S. (2018). The psychological roots of anti-vaccination attitudes: A 24-nation investigation. Health Psychology37(4), 307.

Kim, M.-S., & Hunter, J. E. (1993). Attitude–behavior relations : A meta-analysis of attitudinal relevance and topic. Journal of Communication43(1), 101‑142. 

Kessels, R., Luyten, J. & Tubeuf, S. (2020). Willingness to get vaccinated against Covid-19: profiles and attitudes towards vaccination. Discussion paper. 2020/35. 

Peretti-Watel, P., Raude, J., Sagaon-Teyssier, L., Constant, A., Verger, P., & Beck, F. (2014). Attitudes toward vaccination and the H1N1 vaccine: poor people's unfounded fears or legitimate concerns of the elite?. Social Science & Medicine109, 10-18.

Reyna, V. F. (2012). Risk perception and communication in vaccination decisions: A fuzzy-trace theory approach. Vaccine30(25), 3790-3797.

Smith, N., & Graham, T. (2019). Mapping the anti-vaccination movement on Facebook. Information, Communication & Society22(9), 1310‑1327. 

Thomire, A., & Raude, J. (2020). The role of alternative and complementary medical practices in vaccine hesitancy among nurses: A cross-sectional survey in Brittany. Médecine et Maladies Infectieuses.

Ward, J. K. (2016). Rethinking the antivaccine movement concept: a case study of public criticism of the swine flu vaccine’s safety in France. Social Science & Medicine159, 48-57.


vendredi 18 décembre 2020

Psychologie sociale du coronavirus (Episode 20): Vaccin anti-Covid: "Les personnes vulnérables et les motivées d'abord!"

 (une carte blanche au nom du groupe psychologie et corona publiée le 17/12 dans l'Echo. Je la partage ici vu les difficultés d'accès pour certains). 




Après un Noël inhabituel, l’année nouvelle débutera avec le lancement d'un programme de vaccination visant à nous libérer de l'emprise du coronavirus. Son déploiement représente un énorme défi logistique. Cela prendra de longs mois et tout le monde ne pourra pas se faire vacciner en même temps.


En outre, les données récentes du baromètre de motivation de l’Université de Gand, en collaboration avec l’UCLouvain et l’ULB, montrent que 56% de la population se déclare prête à se faire vacciner, tandis qu'un tiers environ veut regarder d’où vient le vent ou ne fait pas confiance au vaccin. D’autres sont carrément opposés à la vaccination. Or, il faut une couverture vaccinale de 70% pour atteindre une immunité de groupe suffisante. 


Notre comportement est donc non seulement la clé de la prévention de la propagation du virus, mais il détermine aussi le succès de l’ensemble du programme de vaccination. Deux questions cruciales se posent donc: comment parvenir à une couverture vaccinale suffisante dans la population et comment déterminer une séquence de vaccination. 




Débat sans issue


Peu de discussions portent sur les priorités médicales: d'abord les groupes vulnérables dans les maisons de repos, les plus de 65 ans, les plus de 50 ans avec facteurs de risque et le personnel des soins de santé. Ensuite, l'ordre de priorité est nettement moins clair. Le débat peut être alimenté par un large éventail d'arguments éthiques, économiques et sanitaires. Gageons que les différents groupes d'intérêt mettront tout en œuvre pour en orienter les conclusions. La fixation de priorités stimulera des motivations égoïstes et des sentiments d’injustice, colorant négativement la question de la vaccination. Ceux qui seront déclarés prioritaires, mais ne voudront pas se faire vacciner subiront des pressions, ce qui réduira encore leur motivation et donc celle de la population. Bref, la fixation de priorités mènera à un débat sociétal et politique enflammé, polarisant et sans réelle issue.



Les personnes motivées d'abord

Épargnons-nous cette douloureuse discussion et optons pour une solution bien plus simple. Les données récentes du baromètre de motivation montrent que deux facteurs déterminent la volonté de se faire vacciner: la conviction personnelle au sujet de la vaccination et (dans un sens négatif) la méfiance à l'égard du vaccin. Le groupe de travail "Psychologie et Corona" propose donc qu’après les priorités médicales on ouvre la porte à toute personne qui souhaite se faire vacciner volontairement sur la base du principe "premier arrivé, premier servi".

Vacciner les plus motivés offre une série d’avantages.

Tout d'abord, il ne faut pas convaincre ces personnes au préalable. Elles le sont déjà. Ensuite, on retrouve ces personnes dans tous les groupes sociodémographiques du pays même si les personnes âgées se montrent aujourd’hui un brin plus enthousiastes que les plus jeunes. Si ces personnes se vaccinent pour elles-mêmes, elles le font aussi par solidarité avec les autres et pour le bien commun. Elles sont dès lors prêtes à encourager d'autres et se déclarent même disposées à agir en tant qu'ambassadrices dans des campagnes de promotion. Le risque d'abandon entre les deux prises du vaccin sera aussi bien plus limité. En outre, ce sont les personnes motivées qui sont les plus disposées à poursuivre l‘effort des gestes barrières nécessaires au-delà de la vaccination.

Un autre avantage est que ces personnes font confiance au vaccin. Bien sûr, pas de façon inconditionnelle, mais si une analyse scrupuleuse et transparente par des experts d'organismes indépendants conclut que le vaccin est sûr, cette confiance est justifiée. Le manque de confiance présente plusieurs inconvénients. Il va de pair avec la crainte que le vaccin provoque des effets désagréables, et cette crainte est une recette idéale pour l’émergence d’effets nocebo (l'inverse du placebo). Les effets nocebo se produiront donc moins souvent et seront dès lors moins médiatisés. L'administration d'un vaccin, même sûr, sera aussi suivie de problèmes de santé chez certains. Ces cas surgiraient même en l’absence du vaccin, mais peuvent lui être attribués à tort. Or, faire la distinction entre "suivi par" et "causé par" est souvent très difficile. Rien de plus tentant pour les utilisateurs de médias sociaux que de déballer les histoires de gens qui auront développé des symptômes après avoir été vaccinés, alimentant la méfiance. Les personnes qui ont confiance et se font vacciner par conviction sont nettement moins enclines à attribuer à tort l’apparition de symptômes soudains au vaccin.


La simplicité avant tout

En misant sur la liberté de choix comme principe de base, ce sont des images de fierté, de joie et de soulagement qui accompagneront l'administration du vaccin. Cette approche réduit le risque qu’on attribue au vaccin des inconvénients injustifiés, et les témoignages des personnes vaccinées montreront que les effets secondaires sont tout au plus limités et de courte durée. Cela contribuera à faire que celles et ceux qui ont des doutes puissent se défaire de leurs hésitations.

À côté de cela, il faudra entendre les interrogations de la population et fournir l’information nécessaire pour apaiser les craintes. Au vu du rôle central de la confiance, il est également fondamental de pouvoir travailler avec les professionnels de la santé qui, au vu de notre enquête, bénéficient du plus grand crédit.


Il s’agira aussi de mobiliser les nombreuses organisations et associations qui maillent notre pays afin de faciliter l’accès de tous, y compris les plus démunis et les moins informés, à la vaccination. Bien sûr, on aura toujours besoin de communication motivante et de mesures de soutien psychologique, mais au moins nous ne rendrons pas les choses plus difficiles qu'elles ne le sont déjà. En optant pour les personnes vulnérables et les plus motivées d’abord, il s’agit donc de "faire simple", ce qui sera déjà en soi assez difficile sur le plan strictement logistique.

Par Olivier Klein (ULB), Olivier Luminet (UCLouvain), Omer Van den Bergh (KU Leuven), Maarten Vansteenkiste (UGent) et Vincent Yzerbyt (UCLouvain)

Au nom du groupe d’experts "Psychologie & Corona"

https://www.uppcf.be/groupe-experts-psychologie-et-covid

mercredi 16 décembre 2020

Etes-vous "algorithm aware"?


Avez-vous un compte Twitter ou Facebook? Si oui,  vous voyez apparaître sur votre "mur" une série de billets postés par vos "amis" ou "followees". Quels sont ces billets? Correspondent-ils à tous les billets que vos ami·es ont postés, dans un ordre chronologique? Ou pensez-vous au contraire que, parmi les innombrables billets postés par vos ami·es, le réseau social a sélectionné certains, guidé par exemple par le souhait de maximiser les chances que vous cliquiez sur un lien vous invitant à effectuer un achat? Si vous avez choisi la première réponse, vous souffrez d'un niveau "de conscience des algorithmes" (algorithm awareness) très faible alors que si vous avez choisi la seconde, il est plus élevé. Une enquête récente menée sur un échantillon d'internautes  norvègiens montre que 40% des gens rapportent n'avoir aucune conscience de l'influence de l'existence des algorithmes sur les publicités et informations qu'ils reçoivent sur internet. Sans surprise, le niveau de "conscience des algorithmes" est étroitement lié à l'âge. Plus on est âgé, plus il est bas. A l'autre extrême, les adolescents sont moins conscients des algorithmes que les jeunes adultes mais largement plus que les personnes âgées (31% d'absence totale de conscience entre 15 et 19 ans vs. 61% chez les 60+ et 74% chez les 70+). 

Ces derniers mois, une des questions qui revenait le plus fréquemment parmi les sollicitations des médias était la suivante: comment discuter avec un ami ou un membre de sa famille qui vous fait part de son enthousiasme pour une théorie du complot? On sait que le complotisme est fortement diffusé par les réseaux sociaux en ligne.  Peut-être la méconnaissance des algorithmes joue-t-elle un rôle dans ce phénomène? Si un usager voit défiler des messages complotistes sur son profit Facebook, il susceptible de considèrer ces informations comme représentatives des opinions de ses "amis" (et donc des personnes en qui il a le plus confiance). Il serait alors bienvenu d'éduquer cette personne en lui montrant que chaque fois qu'il ou elle clique sur une vidéo complotiste, de nouvelles vont apparaître (ceci est par exemple suggéré ici mais je n'ai pas de données quant à son efficacité). 

Dans le domaine du complotisme, on a pu constater que ces discours bénéficiaient plus des algorithmes que la version "officielle". C'est particulièrement vrai en ce qui concerne la vaccination. Par exemple, les librairies en ligne Amazon ou FNAC donnent en priorité des contenus "anti-vax" lorsqu'on recherche le termes vaccination. Le même reproche a été fait au moteur de recherche de Google, même si cela semble avoir été résorbé depuis. Ceci s'explique sans doute par le fait que les informations anti-vax suscitent beaucoup plus d'intérêt et d'engagement de la part des utilisateurs que les discours scientifiques. 

Les algorithmes sont souvent rendus responsables de la prolifération d'infox ("fake news") sur internet. En effet, si les contenus informationnels qui nous sont proposés sont déterminés non pas leur qualité mais par leur propension à susciter des clics et des revenus publicitaires, ceux-ci peuvent contribuer à façonner des représentations totalement faussées de la réalité. 

Les informations auxquelles nous sommes confrontés dans notre environnement social sont nécessairement limitées. Elles ne peuvent nullement être représentatives de l'ensemble des informations disponibles sur un sujet donné. Par exemple, en tant qu'universitaire bruxellois, je suis confronté quasi-exclusivement à des personnes qui lisent sans problème ou qui ont accès à l'eau courante. Quand je lis que le taux d'analphabétisme en Belgique est de 10% ou que de nombreux Bruxellois n'ont pas aisément accès à l'eau courante, je suis fort surpris. Je peux toutefois assez aisément expliquer cela par mon milieu social relativement privilégié. En fait, je peux assez facilement "décoder" le mécanisme par lequel j'en viens à sous-estimer ces phénomènes. 

La difficulté, évidemment, avec les algorithmes, c'est qu'ils sont totalement obscurs. Quand bien même on serait vaguement conscient de l'existence de ces algorithmes, on ne sait pas comment est produite l'information qui nous est transmise. 

Si l'on a bien raison de s'inquiéter des algorithmes, et de leur obscurité, il importe de souligner que leur effet reflète une réalité bien plus fondamentale, ce qu'on appelle la "myopie métacognitive". De quoi s'agit-il? Nous sommes beaucoup plus préoccupés par la façon dont nous utilisons les informations dont nous disposons pour prendre des décisions ou faire des jugements que par l'origine de ces informations. 

Prenons le cas d'un comité de sélection: ses membres seront souvent très sensibles à faire en sorte que les décisions qu'ils opèrent sur base des candidatures soient aussi équilibrées et justes que possible. En revanche, ils seront sans doute moins sensibles à l'origine de ces informations. Par exemple, au fait que l'information sur laquelle ils se basent a fait l'objet d'une synthèse par l'un des rapporteurs et que celui-ci peut avoir filtré certaines informations présentent dans le dossier de candidature. Ou le fait que les lettres de recommandation, ne soient pas représentative de l'ensemble des avis des personnes qui connaissent le candidat. Ou encore du fait que les notes obtenues lors du parcours scolaire ou universitaire des candidats dépendent du niveau de difficulté de celui-ci. Tous ces éléments sont susceptibles de biaiser la décision finale même si celle-ci est prise sur une base parfaitement rationnelle à partir des informations disponibles. 

Un collègue que j'admire beaucoup, Klaus Fiedler, a montré combien cette myopie métacognitive pouvait influencer toute une série de jugements. Les informations dont on dispose pour prendre une décision dépendent non seulement de notre exposition à ces informations mais de la mémoire que l'on a conservé de celles-ci. Et bien sûr, aussi bien l'exposition que la mémoire sont sélectives. Dans le domaine de l'exposition, je vois par exemple très rarement des personnes qui ont des difficultés d'accès à l'eau courante. Dans le domaine de la mémoire,  on se souvient (par exemple) plus aisément d'événements surprenants et ceux-ci sont plus à même de colorer notre jugement que des événements habituels mais moins frappants. Exposition et mémoire contraignent donc les informations sur base desquelles nous pouvons prendre des décisions ou effectuer des jugements. 

Pour prendre un exemple d'actualité, les cas de personnes vaccinées anti-Covid qui ont ensuite des problèmes de santé (fussent-ils sans rapport avec la vaccination) seront beaucoup plus médiatisés, et attireront beaucoup plus l'attention, que les cas dans lesquels tout se passe bien. 

Dans un autre registre, nous avons pu montrer que lorsqu'on est exposé à des informations que l'on sait fausses à propos d'un criminel potentiel (on informe le sujet que le témoin en question ment), celles-ci colorent malgré tout notre jugement ultérieur du prévenu. C'est même vrai chez des juges professionnels. Pourquoi? Parce qu'au moment de juger de sa culpabilité, ou de la peine qu'il faudrait lui infliger, nous ne prenons pas suffisamment en compte le fait que parmi les nombreuses informations que nous avons reçues, certaines étaient fausses. En d'autres termes, nous utilisons les informations que nous avons en mémoire mais en négligeant leur origine, somme amenés à juger le prévenu de façon injuste. Même quand on sait que des "fake news" sont fausses, elles peuvent donc influencer nos jugements ultérieurs. 

Cette myopie méta-cognitive nous rend donc particulièrement vulnérables aux algorithmes: même si on sait qu'ils existent (ce qui, comme nous l'avons vu, n'est pas le cas de tout le monde), on ignore commet ils façonnent notre "écoystème informationnel" et, plutôt que de se demander d'où viennent les informations auxquelles nous sommes exposés, nous nous demandons comment les utiliser pour prendre des bonnes décisions ou former des opinions valides (dans le meilleur des cas). Malgré toute notre bonne volonté, ces décisions seront inévitablement biaisées par le caractère éminemment sélectif des informations que Google, Facebook ou autres auront bien voulu nous donner.