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samedi 16 janvier 2021

Psychologie sociale du coronavirus (Episode 21): Que sait-on de ceux qui hésitent à se faire vacciner?

(ceci est le texte d'une intervention faite lors du "Grand Tour de la Médecine" le 16 janvier 2021)


Durant ces quinze minutes, je vais évoquer la question de l’hésitation vaccinale, en adoptant une perspective psychosociale – ma discipline. Mon exposé prendra la forme d’une série de questions. 

Qu’est-ce que l’hésitation vaccinale ? 


Selon l’OMS, l’hésitation vaccinale fait référence aux retards dans le recours à la vaccination ou au refus de se faire vacciner en dépit de la disponibilité de services de vaccination. Selon cette définition, il s’agit d’un comportement et non d’une attitude. Ce comportement peut s’expliquer par une méfiance vis-à-vis des vaccins mais pas nécessairement. Le groupe d’experts SAGE de l’OMS suggère qu’il y a trois grandes catégories de facteurs qui expliquent ce comportement. On distingue la confiance (ou le maque), mais également la complaisance (complacency) et le confort (convenience). On parle des 3C. 


Pour se faire vacciner, il faut en effet avoir confiance mais il faut aussi se « bouger les fesses » si vous me permettez l’expression et avoir le sentiment qu’il est relativement aisé de se faire vacciner. Bref, l’hésitation vaccinale n’est pas à confondre avec l’anti-vaccinalisme, ou l’opposition aux vaccins. Celle-ci s’intègre dans un mouvement social, que je ne peux pas traiter ici, par manque de temps. 


Il en résulte également que l’on peut regrouper les hésitants en différentes catégories selon leurs attitudes vis-à-vis de la vaccination : certains sont très favorables sur le principe mais pas suffisamment motivés, d’autres ont des doutes sur l’un ou l’autre vaccin mais sont en revanche prêts à s’en faire administrer d’autres. Enfin, une même personne peut être hésitante à un moment et pas à l’autre. On voit par exemple dans notre baromètre sur la vaccination que les intentions vaccinales par rapport au Covid19 évoluent très rapidement en fonction du temps. L’hésitation vaccinale n’est donc pas une propriété des individus mais dépend de l’interaction entre le contexte et l’individu. 


Qui sont les hésitants vaccinaux? 


D’un point de vue socio-démographique, on constate plusieurs éléments (Kessels, Luyten, & Tubeux, 2020) :

  • Un effet de genre (les femmes sont en moyenne moins susceptibles de se faire vacciner)
  • Les 25/34 ans tendent à être les plus hésitants. Ce sont les plus âgés qui le sont le moins. 
  • Le niveau d’éducation ne joue pas un rôle clair. Alors que certaines études montrent que plus on est diplômé, plus on est favorable à la vaccination, d’autres indiquent une hésitation plus marquées chez certaines catégories diplômées. C’est notamment le cas pour le vaccin HPV.  
  • En termes de profession, c’est dans les catégories intermédiaires que l’on retrouve le plus d’hésitants vaccinaux: professions paramédicales, enseignants du primaire, secondaire, travailleurs sociaux etc. (Peretti-Watel et al., 2014). 

Ayant brossé ce rapide portrait, envisageons les déterminants de l’hésitation vaccinale. 


L’hésitation vaccinale est-elle due à un manque d’informations ? 


Lorsqu’on analyse des sondages sur l’hésitation vaccinale, on constate que la raison la plus communément citée par les hésitants est la crainte d’effets indésirables. Par exemple, certains hésitants pensent que le vaccin Pfizer va modifier notre ADN. Ceci peut être attribué à un déficit d’information, ou à de mauvaises informations. Et de nombreuses informations fausses circulent sur la vaccination et l’immunité. Par exemple, certains sont convaincus qu’il suffit de prendre de la vitamine D pour « booster » son immunité et échapper à une infection à la Covid-19. C’est le cas de l’ex-député européen Ecolo Paul Lannoye. 


Partant de ce constat, beaucoup de médecins ou de professionnels de la santé pensent que ces gens sont juste mal ou insuffisamment informés. C’est certes un élément important mais on constate que ce ne sont pas nécessairement les moins informés ou les moins diplômés qui sont les plus résistants aux vaccins, comme l’illustre d’ailleurs le cas de Paul Lannoye. Par ailleurs, on a des raisons de croire que les justifications mentionnées dans les enquêtes sont souvent des rationalisations par rapport à des ressentis ou des émotions plus profonde liées à la démarche de se faire injecter une substance qui n’a pas fait ses preuves dans le corps. 


L’hésitation vaccinale est-elle due à des déficits de raisonnement ? 


Deuxième facteur qu’on invoque: les biais cognitifs. Parmi ceux-ci, on cite souvent une difficulté à appréhender le risque (voir ce billet-ci à ce sujet). Par exemple, pour argumenter sa méfiance, on citera des cas extrêmement rares d’enfants qui ont reçu un diagnostic d’autisme peu après avoir reçu le vaccin Rougeole-Rubéole-Oreillons. Ce vaccin est administré dans la tranche d’âge où les premiers symptômes de troubles autistiques sont susceptibles de se manifesters, ce qui mène, par  simple coïncidence statistique, à une corrélation entre vaccination et diagnostic d’autisme. Mais on a souvent de la peine à se départir de l’impression que si deux événements se suivent, l’un n’a pas causé l’autre. 


Autre biais : la façon dont les décisions sont prises par les patients. Le vaccin implique de faire une action pour ne pas être malade, tout en risquant de l’être (à cause des effets secondaires). De nombreux  travaux (Reyna, 2012) montrent que les décisions en termes de santé sont souvent basées sur des raisonnement très simples. Globalement, les gens font des choix basés sur une opposition binaire : entre « se sentir bien » et « ne pas se sentir bien ». Prendre le vaccin alors qu’on se sent bien est contraire à cette heuristique : si on se sent déjà bien, il faut faire une action qui peut mener à ne pas se sentir bien. Les discours antivax se marient évidemment beaucoup mieux avec ce type d’heuristique que le discours médical traditionnel. 


Ce type de biais cognitifs intervient également. Mais c’est une lecture qui me semble insuffisante car elle tend à limiter l’analyse à des facteurs individuels : en effet, selon cette vision des choses, il suffirait d’informer les gens correctement ou de les aider à réfléchir « rationnellement » pour transformer les hésitants en convaincus. C’est certes utile mais ça ne suffit pas. Il manque une pierre à l’édifice. 


L’hésitation vaccinale est-elle un phénomène collectif ? 


S’il est une réalité qui est bien démontrée en psychologie sociale, c’est que les individus n’élaborent pas leurs convictions sur base simplement d’un traitement individuel de l’information. L’adhésion ou non à une attitude ou à un comportement dépend de l’ancrage dans des collectivités (Spears, 2020). Par exemple, des expériences célèbres montrent que même notre perception visuelle, la façon dont on identifie des couleurs ou dont on évalue la longueur d’un objet, peut être influencée par le fait que les membres d’un groupe auquel on s’identifie, perçoivent ces stimuli comme tels. 


S’il en est ainsi pour la perception, c’est encore plus le cas en ce qui concerne les attitudes et les comportements. Ma propre disposition à me faire vacciner dépend en premier lieu de la disposition à le faire de la ou des communautés que je fréquente et auxquelles je m’identifie. 


Et précisément, les attitudes vaccinales s’inscrivent dans des communautés d’appartenance. Par exemple, des études menées en Australie (Attwell, Smith, & Ward, 2018) montrent que pour les parents hésitants vaccinaux, il y a une vraie opposition entre deux groupes : l’endogroupe - « nous, qui sommes attachés à la nature » et les « autres malsains », qui adhèrent sans trop réfléchir aux pratiques toxiques d’une société de consommation industrielle. La perception du vaccin vient se greffer sur cette vision du monde. On voit dans celui-ci une réponse technologique qui rompt l’équilibre avec la nature. Un discours scientifique « traditionnel » ne peut pas aisément s’intégrer avec cette vision du monde. Le greffon ne prendrait pas si vous me permettez l’analogie. Mais plus fondamentalement, cette opposition nature / société industrielle structure l’identité de ces parents, leur mode de vie, leurs choix pédagogiques, leurs interactions avec leur communauté et tous les bénéfices secondaires qu’elle leur apporte.   L’appartenance à une collectivité est, comme on le sait, un des meilleurs garants de la santé mentale.  




A la lumière de cette analyse, lorsque les autorités sanitaires, le Lancet ou un médecin généraliste nous communiquent des informations sur la vaccination, l’adhésion à ce message dépend de l’identification à la communauté que lui ou elle représente. Est-ce que ce gouvernement se soucie de mes intérêts ? Est-ce que je m’identifie à la science comme source d’une vision du monde ? Pour être efficace, l’information doit provenir d’une source à laquelle on s’identifie. 

  

Or, c'est dans des situations d’incertitude, d’anxiété, que l’on va être particulièrement désireux d’adhérer à l’avis de notre communauté sur la source de cette anxiété (Echterhoff, Higgins, & Levine, 2009). Clairement, la pandémie, source d’incertitude évidente, est propice à susciter ces comportements visant à se raccrocher à sa communauté, ou à une communauté modèle, et à y chercher des informations. Inversement, lorsqu’on s’identifie déjà à une ou des communautés, il y a une propension forte à adhérer à son discours afin de ne pas en être exclu.  


Dans ce contexte, la prolifération de sites et de communautés discutant de la vaccination sur internet, permet à tous ces hésitants vaccinaux de s’affilier à des groupes et de récolter des informations qui se conforment à leurs croyances. Elle permet aussi de les échanger entre leurs membres, ce qui est souvent une source de valorisation mutuelle. Les communautés qui portent des discours antivax sont du reste beaucoup plus motivées et actives dans la diffusion d’informations que les autorités ou personnes favorables à la vaccination. Pour ces dernières, son utilité est une évidence qui n’a pas grandement besoin d’être démontrée. Par ailleurs, les experts comme les médecins ont beaucoup d’autres chats à fouetter que de communiquer sur internet à propos de la vaccination ! Cela crée ce qu’on appelle une asymétrie informationnelle, susceptible d’influencer tout particulièrement les gens qui sont à la marge et n’ont pas d’opinion claire sur la question. 


Quel rôle pour les médecins par rapport à l’hésitation vaccinale ? 


Cette analyse implique également d’intégrer les acteurs auxquels les gens ont confiance – et je pense tout particulièrement aux médecins généralistes, qui viennent en tête. Des enquêtes ont montré par exemple que, toutes choses égales par ailleurs, les gens étaient beaucoup plus disposés à se faire vacciner si leur médecin le leur recommandait (Brien, Kong & Buckeridge, 2009). Ceci montre que l’hésitation vaccinale ne reflète pas nécessairement une hostilité idéologique au savoir scientifique ou à la science. 


Lors d’une émission récente à la RTBF (« A Votre Avis » le 9/12/2021), Philippe De Vos de l’Absym (syndicats médicaux) soulignait l’importance de consulter son médecin généraliste – dans l’espoir qu’il ou elle ramène les hésitants à la raison. Le journaliste interroge alors une dame qui est en duplex : 


  • Journaliste : Qu’est-ce que vous allez faire ?
  • Téléspectatrice : Je ne me ferai pas vacciner`
  • J : Si votre médecin de famille vous dit « c’est bon pour vous », est-ce que vous changez d’avis ?
  • T : Il m’a dit de ne pas me faire vacciner

On voit donc ici que la confiance au médecin n’est pas nécessairement antithétique avec l’hésitation vaccinale. Le médecin lui-même peut être porteur d’hésitations (on voit d’ailleurs dans plusieurs sondages que l’hésitation vaccinale est présente chez un certain nombre d’entre eux). 


A cet égard, le discours complotiste qui accompagne les antivax recourt souvent à une opposition entre l’ « expert » / le scientifique de laboratoire ou l’épidémiologue et le « médecin de terrain », proche de ses patients qui, lui, aurait accès à la vérité. Les complotistes revendiquent ici une adhésion à la science mais dépouillée de son caractère institutionnel, désincarné, loin des « gens ». 


Qu’exprime l’hésitation vaccinale? 


Si l’hésitation vaccinale se définit comme un comportement, on peut souvent y voir l’expression d’un positionnement, d’une attitude, par rapport à un objet. Avoir une attitude par rapport à quelque chose ne reflète pas uniquement les informations dont on dispose à ce propos. Elle sert aussi à manifester la façon dont on se situe dans l’espace social lié à cet objet. C’est ce qu’on appelle la fonction « expressive » des attitudes. Il en va de même en ce qui concerne l’hésitation vaccinale. On a pu ainsi montrer que celle-ci  était fortement liée à un trait de personnalité, la tendance à la réactance (Hornsey et al., 2018). Il s’agit précisément du fait d’exprimer sa liberté par rapport à une injonction qui nous est faite (en la refusant, comme dans la bande-dessinée ci-dessous). Je vous donne deux exemples de cette dimension expressive :


  • Le mouvement anti-vaccin a été souvent porté par des femmes (Salvadori et Vignaud, 2019).   Pourquoi ? Parce qu’il s’agissait de vacciner des enfants – c’est-à-dire le domaine des femmes, jusqu’il y a peu. Et parce que les injonctions à la vaccination, jusqu’à très récemment, proviennent d’hommes – médecins, experts, politiques – dans une société profondément patriarcale. Je fais l’hypothèse que ce mouvement exprime en partie un opposition à cet ordre patriarcal, plus qu’une forme d’irrationalité ou un manque de connaissances scientifiques. 
  • Deuxième exemple. En France, on constate que, parmi les professionnels de la santé, l’anti-vaccinalisme est particulièrement représenté dans les professions intermédiaires : infirmières, sage-femmes, etc, plus que chez les médecins (Thomire & Raude, 2020). En revanche, ces travailleurs – souvent des travailleuses – adhèrent davantage aux médecines douces et recommandent volontiers ce type de traitement à leur patients. Pourquoi ? D’après certains de  mes collègues, elles se sentent souvent dépossédées de toute autorité par rapport aux médecins. Proposer ce type de traitement, c’est une façon de se ménager un espace de compétences, qui seront valorisées si les conseils prodigués donnent des résultats positifs. Mais naturellement, l’adhésion aux médecines douces s’accompagne très souvent d’une grande méfiance par rapport aux vaccins.


Conclusions


Que conclure de tout ceci ? Pour lutter contre l’hésitation vaccinale, il ne faut pas diaboliser les « hésitants » en les considérant comme des antivaccins, des imbéciles ou encore des irresponsables. Stigmatiser les hésitants, c’est la meilleure façon de les envoyer dans les bras des mouvements antivaccins (voir ce billet-ci). Au contraire, en les informant sans jugement via des canaux auxquels ils peuvent s’identifier (comme leur médecin généraliste, leur pharmacien de quartier, tel ou tel épidémiologue médiatisé qui sera davantage susceptible de les toucher), on peut espérer convaincre. Et de même, en faisant le pari du consentement plutôt que de l’obligation, on peut mener les individus à s’approprier véritablement le choix de la vaccination, à ne pas le faire par obligation mais par conviction. 


C'est là, globalement, la politique qui a été poursuivie en Belgique. D’après les résultats de notre baromètre, qui montre une augmentation des intentions de vaccination, il semble que cette stratégie s'avère payante. 





PS: Merci à Vincent Yzerbyt et Anne-Laure Rousseau pour leurs commentaires sur une version antérieure de ce texte. 


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Episodes précédents: 




Références :


Attwell, K., Smith, D. T., & Ward, P. R. (2018). ‘The Unhealthy Other’: How vaccine rejecting parents construct the vaccinating mainstream. Vaccine, 36(12), 1621-1626.

Bronner, G. (2013). La démocratie des crédules. Presses universitaires de France.

Brien S, Kwong JC, Buckeridge DL. The determinants of 2009 pandemic A/H1N1 influenza vaccination: A systematic review. Vaccine. 2012;30(7):1255-1264. 

Echterhoff, G., Higgins, E. T., & Levine, J. M. (2009). Shared reality: Experiencing commonality with others' inner states about the world. Perspectives on Psychological Science, 4(5), 496-521.

Hornsey, M. J., Harris, E. A., & Fielding, K. S. (2018). The psychological roots of anti-vaccination attitudes: A 24-nation investigation. Health Psychology, 37(4), 307.

Kim, M.-S., & Hunter, J. E. (1993). Attitude–behavior relations : A meta-analysis of attitudinal relevance and topic. Journal of Communication, 43(1), 101‑142. 

Kessels, R., Luyten, J. & Tubeuf, S. (2020). Willingness to get vaccinated against Covid-19: profiles and attitudes towards vaccination. Discussion paper. 2020/35. 

Peretti-Watel, P., Raude, J., Sagaon-Teyssier, L., Constant, A., Verger, P., & Beck, F. (2014). Attitudes toward vaccination and the H1N1 vaccine: poor people's unfounded fears or legitimate concerns of the elite?. Social Science & Medicine, 109, 10-18.

Reyna, V. F. (2012). Risk perception and communication in vaccination decisions: A fuzzy-trace theory approach. Vaccine, 30(25), 3790-3797.

Smith, N., & Graham, T. (2019). Mapping the anti-vaccination movement on Facebook. Information, Communication & Society, 22(9), 1310‑1327. 

Thomire, A., & Raude, J. (2020). The role of alternative and complementary medical practices in vaccine hesitancy among nurses: A cross-sectional survey in Brittany. Médecine et Maladies Infectieuses.

Ward, J. K. (2016). Rethinking the antivaccine movement concept: a case study of public criticism of the swine flu vaccine’s safety in France. Social Science & Medicine, 159, 48-57.


samedi 23 mai 2020

Psychologie sociale du coronavirus (épisode 14): Peut-on faire confiance aux scientifiques?

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Si vous n'avez pas réussi à vous échapper sur une île déserte ces dernières semaines, vous avez très probablement été exposé·e aux propositions de Didier Raoult sur la valeur de la chloroquine dans le traitement du Covid-19, de Zahir Amoura, Jean-Pierre  Changeux et al. sur le caractère protecteur de la nicotine ou du Professeur Luc Montagnier, co-"découvreur" du virus du SIDA et prix Nobel, sur la structure du coronavirus, qui ressemblerait à celle du HIV (et serait dès lors une production humaine). Ces thèses, très contestables, ont été largement relayées dans les médias.


Lors de pandémies comme celle que nous vivons aujourd'hui, la recherche d'informations valides sur la façon de se prémunir du virus ou d'en guérir bat son plein. Nombreux sont celles et ceux qui recherchent des informations "scientifiques" dans l'espoir d'acquérir des connaissances fiables sur ce sujet. Les personnages cités précédemment sont parmi les plus respectés dans leurs domaines respectifs et relayer leur avis semble de bon aloi. Quoi de mieux pour savoir ce que dit "la science" que de leur donner la parole?

Mais quel discours écouter? La pandémie donne lieu en effet à une activité scientifique débordante. Il s'agit de comprendre l'identité biologique du virus, sa transmission mais également ses conséquences sur le comportement, sur l'économie, les méthodes de prévention, etc. 

A côté des nombreuses informations émanant de scientifiques surgissent un ensemble de discours provenant de citoyens divers n'ayant guère d'expertise particulière en épidémiologie et en virologie. Si certains de ces discours semblent parfaitement légitimes et dignes de foi, d'autres alimentent des idées fantaisistes et/ou complotistes et parfois de façon fort convaincante (voir à cet égard mon billet sur Jean-Jacques Crèvecoeur). 

Pour les médias, comme pour les citoyen·nes, il n'est pas toujours aisé de savoir à quelle information se fier. Certains repères connus semblent évanescents : pourquoi ne pas faire confiance aux médecins avant tout ? Connaissant la difficulté d'acquérir un diplôme de médecine et la formation scientifique rigoureuse que cela implique, cela semble un critère pertinent. Or, on sait que des médecins adhèrent à des croyances qui n'ont aucun fondement scientifique (l'homéopathie par exemple...). Et malheureusement, cela s'avère une réalité pour des sommités comme le Dr. Montagnier, qui a ardemment défendu le concept fantaisiste de mémoire de l'eau. La blouse blanche n'est donc pas toujours une garantie absolue de crédibilité. 

Autre critère possible : le fait que la recherche ait été menée dans des laboratoires ou par des chercheurs "légitimes" (travaillant par exemple dans des universités qui ont pignon sur rue ou sont prestigieuses) ? Malheureusement, ce n'est pas non plus un gage de qualité à toute épreuve. Le fait qu'une recherche soit menée  par des chercheurs universitaires ne rend pas ses conclusions incontestables. Ceci est particulièrement vrai en ce qui concerne le Covid-19, qui a donné lieu à une "pandémie" d'articles en tous genres, dont la qualité est fort variable. Pour faire face à la pandémie (virale), il semble que de nombreux chercheurs se soient empressés de mener des recherches sur le sujet et de diffuser leurs résultats, en étant souvent moins rigoureux qu'ils ne pourraient l'être. Nombre de ces articles ne sont disponibles que sur des dépôts publics de "preprints" (comme MedrXiv), sur lesquels tout chercheur peut déposer sa production. 

Quel critère de légitimité dans ce cas? Dans le monde scientifique, ce qui asseoit la crédibilité d'une recherche est le fait qu'elle fasse l'objet d'une publication. Pourquoi? Pour le savoir, il faut se pencher sur l'itinéraire d'un article scientifique. Un article scientifique (empirique) a une forme standardisée: il décrit l'itinéraire d'une recherche: pourquoi elle a été menée (introduction), comment (les méthodes), avec quels résultats et quelles conclusions on peut en tirer (discussion). Premièrement, à l'entrée, le processus est parfaitement démocratique: toute personne est libre d'envoyer un article dans la revue de son choix. Cet article, s'il s'inscrit dans le champ d'expertise de la revue et ne semble pas entaché de faiblesses trop importantes aux yeux du rédacteur·trice en chef de la revue, est transmis à des experts du domaine qui en font une évaluation souvent sans concession. Ce processus se fait généralement en double aveugle (l'identité des auteurs n'est pas révélée aux experts et vice versa) dans le souci que l'article soit évalué sur ses mérites et non sur base de considérations extérieures (rivalités, conflits d'intérêts, sentiments vis-à-vis des auteurs, peur de sanctions si on émet un avis négatif...). Dans la plupart des cas (en ce qui concerne les revues les plus prestigieuses), il sera rejeté (dans mon domaine, la psychologie sociale, les revues les plus prestigieuses ont des taux de rejet de plus de 90%). Scénario le plus optimiste: il sera renvoyé aux auteurs avec demande de révisions sur base des commentaire des experts. Une révision sera transmise. Celle-ci peut être rejetée si les réponses sont jugées insuffisantes (rien de plus frustrant pour les auteurs, croyez-en mon expérience!). Elle peut être acceptée ou faire l'objet de nouvelles demandes de révision et ainsi de suite. Bref, publier est un vrai parcours du combattant (ou de la combattante). C'est aussi un processus qui demande un délai relativement important et difficilement conciliable avec les demandes de réponses rapides qui nous sont faites aujourd'hui. 

Le processus de publication scientifique est extrêmement sélectif. S'il est loin d'être parfait, il garantit que la qualité moyenne des articles publiés dans des revues sérieuses soit infiniment meilleure que celle des articles diffusés sur des dépôts publics comme MedXiv. Jusqu'à très récemment, la pratique consistant à déposer des articles  ("preprints") sur des dépôts ouverts de ce type avant expertise n'était pas commune dans la plupart des disciplines scientifiques et en particulier biomédicales (elle l'est en physique par exemple). 

Mais, face à l'urgence, elle a augmenté sensiblement (de près de 400% en un an alors que les consultations ont été multipliées par 100 selon cet article!). Par ailleurs, la qualité des études proposées semble souvent très faible (pas de groupe contrôle permettant d'établir si l'effet du traitement supposé efficace ne pourrait s'expliquer simplement par le temps ou par le mode de vie habituel des sujets).  Or, ces sites ne sont plus consultés uniquement par des scientifiques : des non spécialistes, lisant l'abstract (résumé) peuvent être aisément séduits par des affirmations fort audacieuses, comme celle du Prof. Amoura et ses collègues sur l'effet de la nicotine (précisément diffusé sous forme de preprint et extrêmement faible d'un point de vue méthodologique). Cette frénésie s'explique en partie par le fait que des budgets de recherche - qui sont d'ordinaire souvent si maigres- ont été libérés en toute urgence pour faire face à la crise. 

Comment, dans ces conditions distinguer le bon grain de l'ivraie? 

Dans certains cas, une lecture attentive de l'article permettra de détecter des faiblesses - même pour le·la non spécialiste. Par exemple, l'absence d'un groupe contrôle est une faiblesse criante dans une étude portant sur l'efficacité d'un traitement. En ce qui concerne l'effet de la nicotine, la conclusion des auteurs était basée sur le fait que des personnes se déclarant "fumeuses" avaient moins de chance de développer le Covid-19 que les autres. Mais bien sûr, cela peut être dû à de nombreux autres facteurs: par exemple, les personnes malades du Covid ont peut- être craint de révéler qu'elles fumaient de peur de ne pas avoir accès à une unité de soins intensifs. Les professionnels de la santé (qui constituaient la plupart des patients) étaient peut-être réticents à révéler qu'ils fumaient, etc. 

Un élément essentiel à mon sens est de ne pas se fier uniquement au "pedigree" de la source. C'est précisément par le caractère impersonnel du processus de publication (même si c'est un idéal), et à travers le processus collectif de filtrage, de détection des erreurs éventuelles et d'amélioration sur lequel repose le processus de publication, qu'un savoir peut acquérir une crédibilité véritablement scientifique. Bref, des résultats évoqués seront d'autant plus dignes de confiance qu'ils auront fait l'objet d'une publication dans une revue sérieuse. Si ces résultats sont ensuite corroborés par des reproductions réussies et également publiées, nous pourrons renforcer encore notre confiance. Ainsi concernant l'effet de l'hydrochloroquine, les déclarations du Dr. Raoult ont pu être mises à mal par la publication récente dans The Lancet d'un article expertisé et présentant une série d'études remettant clairement en cause son efficacité. Ce n'est peut-être pas le dernier mot de l'histoire mais étant donné l'ampleur et la rigueur du travail présenté dans cet article, on peut difficilement à ce jour considérer l'hydrochloroquine comme un traitement efficace contre la Covid-19. 

Bien sûr, rien n'est parfait et la publication dans une revue au nom ronflant ne garantit pas à 100 % la qualité des savoirs. 

Pourquoi? 

La première raison réside tout simplement dans le fait que la science est par définition en évolution constante et que l'on acquiert des savoirs en remettant en cause ce qui, dans le passé, pouvait s'apparenter à des évidences. C'est ce caractère mouvant des savoirs scientifiques qui les distingue le plus clairement de l'Evangile ou de toute parole idéologique. 

Mais d'autres éléments incitent à la prudence par rapport à des résultats publiés. Ainsi, il existe toute une série de revues dont les standards sont extrêmement faibles, voire qui ont un objectif purement commercial (elles font payer les auteurs pour leur publication sans pour autant garantir le processus d'expertise décrit précédemment, voir une liste - non à jour - de ces revues ici). Les chercheur·e·s d'un domaine peuvent aisément identifier ces revues mais ce n'est pas nécessairement le cas pour des journalistes ou des "citoyens lambda". En l'occurrence, la revue dans laquelle a été publié l'article sur le lien HIV-Coronavirus était précisément une revue de ce type. Dans le domaine biomédical, il est possible de se fier à des bases de données comme Pubmed, qui reprend une liste de revues sérieuses. 

Et même dans ces revues, il peut y avoir des "couacs". Malgré le processus d'expertise, on peut constater des erreurs, voire, dans des cas exceptionnels, des fraudes. Si celles-ci sont découvertes, cela peut donner lieu au retrait des articles concernés (cela a été le cas de plusieurs articles en lien avec le covid). 

Autre problème: les revues scientifiques sérieuses sont souvent difficilement accessibles car les abonnements sont hors de prix. Il en résulte que les medias n'y ont souvent pas accès ou ont seulement la possibilité de lire des abstracts (résumés). Ceux-ci ne permettent pas d'identifier les faiblesses de l'étude - quand bien même les journalistes auraient le temps et les connaissances nécessaires pour les décortiquer. Cela justifie le recours à des dépôts de preprints gratuits. Et de ce point de vue, ceux-ci permettent un accès "démocratique" à la science. Mais il est alors fondamental de pouvoir distinguer les articles ayant fait l'objet d'une expertise de ceux qui ne l'ont pas fait. 

En conclusion, malgré ses limites, le processus de validation par les pairs est ce que nous avons de mieux. Alors qu'une frange importante de la population se met à douter de faits scientifiques incontestables - comme l'importance de la vaccination, il est plus que jamais fondamental d'être prudent dans l'usage qui est fait de la parole scientifique. Comme le suggère l'image ci-dessus, il faut rester calme et laisser à la science le temps de faire sont travail.