mardi 10 mars 2020

Psychologie sociale du coronavirus (épisode 7): Sans spaghettis, c'est cuit!



Dans une célèbre expérience de psychologie sociale, les sujets s'installent seuls dans une salle et se mettent à remplir des questionnaires. Tout à coup, de la fumée apparaît dans la salle. Que vont-ils faire? 75% quittent les lieux et vont le signaler. Mais dans une autre condition expérimentale, il y avait certes un seul sujet véritable mais également deux comparses de l'expérimentateur feignant d'être d'autres sujets. Ceux-ci constataient la fumée mais restaient pour le reste impassibles. Résultats? Dans cette dernière condition, seuls 10% des (vrais) sujets réagissent. L'explication est simple : les sujets ne savent pas s'il faut s'inquiéter de cette fumée ou non. Constatant que les comparses ne font rien, ils en infèrent qu'il n'y a guère de danger et qu'il n'y a pas lieu de s'alarmer. Seuls, en revanche, ils écoutent leur incertitude qui les pousse à agir et à solliciter de l'aide.
Cette expérience illustre une vérité psychologique fondamentale : pour identifier ce qu'il convient de faire, ou comment il convient de réagir à une situation, nous ne nous contentons pas de notre propre jugement individuel. Nous observons les autres, ceux et celles que nous identifions comme appartenant au même groupe que nous. Leur comportement nous informe quant à la réaction qu'il convient d'adopter. C'est ce que le psychologue social Robert Cialdini appelle  l'heuristique de "la preuve sociale".  La pratique ancestrale de "la claque" consistant à engager des comparses pour applaudir les spectacles et plus récemment les rires "en boîte" accompagnant les sitcoms sont des illustrations de la puissance de de cette heuristique (dans les deux cas, ça marche!).
Dans ces périodes d'inquiétude par rapport au coronavirus, l'importance de la preuve sociale ne doit pas être sous-estimée : durant les dernières semaines régnait un sentiment d'incertitude quant au danger que fait peser le COVID-19. Certains soulignaient la gravité de l'épidémie alors que d'autres relativisaient la situation en comparant, par exemple, le coronavirus à la grippe saisonnière (bien plus fréquente). C'est précisément dans ce type de situation qu'on est le plus susceptible d'utiliser les normes sociales (ce que les autres font et ressentent) pour évaluer ce qu'il convient de faire.
Mais comment savoir ce que les "autres" font? L'une des solutions les plus évidentes est de se tourner vers les médias, qui nous abreuvent en nouvelles sur les réactions par rapport au coronavirus. Lorsqu'un article nous montre des rayons vides, des gens chargeant leurs chariots de riz et de pâtes, voire utilise un titre sensationnaliste ("La panique s'installe" titrait un quotidien britannique), nous obtenons en fait de l'information sur ce qu'il convient de ressentir par rapport à la situation. De cette façon,  bien que la panique ne soit pas la réaction la plus commune en situation d'urgence, elle peut être favorisée et ce, tout particulièrement chez des personnes qui s'informent principalement via les médias et ont un réseau social limité (dans lequel ils ou elles pourraient être témoins d'autres normes).
Naturellement, les médias ne nous transmettent pas nécessairement une image exacte des réactions de la population. Je voyais par exemple sur Facebook un ami journaliste faire une annonce à la recherche de "témoignages de pénurie" dans leurs magasins habituels. Il était intéressant de lire les commentaires sous son billet. Dans tous ceux que j'ai lus, les internautes mentionnaient que, dans leur échoppe préférée, ils n'avaient pas remarqué de pénurie.  Dans une telle situation, il serait tentant pour le journaliste d'accorder plus de lignes à un témoignage faisant état d'une pénurie - c'est potentiellement beaucoup plus susceptible d'intéresser les lecteurs - que de simplement rapporter le banal constat que tout va bien (ce que certains font courageusement malgré tout!).
On voit donc là une autre manifestation de la symbiose déjà évoquée entre médias et angoisse collective : les médias tendront à mettre en exergue les situations anormales, plus susceptibles d'intéresser les lecteurs et lectrices (cela étant, on voit également des exemples inverses, comme ce rassemblement record de personnes déguisées en schtroumphs en dépit du virus!). Quoi qu'ils fassent, les médias informent le public sur la norme sociale qui, à son tour, prescrit comment il convient d'agir
Au demeurant, les images de rayons vides ont une portée à mon sens bien différente d'une information factuelle sur l'évolution des ventes de telle ou telle denrée. Elles renvoient à un imaginaire de crise intense, rappelant le rationnement durant la seconde guerre mondiale, les queues devant les supermarchés dans les pays de l'Est avant la chute du rideau de fer ou encore la crise économique de 1929.
Mais ce phénomène dépasse naturellement les médias : la façon dont chacun d'entre nous agit par rapport à cette épidémie (se faire la bise, annuler un voyage ou un concert, se laver les mains fréquemment...) contribue à communiquer également  des normes sociales à ceux et celles qui nous entourent.
En outre, les décisions des autorités nous informent également sur la norme : en communiquant qu'on est en "phase 2" ou en "phase 3", par exemple, les autorités informent sur la façon dont il convient d'appréhender la situation (voir à cet égard, ce billet-ci).
Il en résulte que par l'entremise de ces diverses sources (médias, autorités, contacts sociaux), les normes sociales se transforment et se diffusent au sein de la population. Si celles-ci se propagent, ce n'est pas par une simple imitation irréfléchie mais parce que le comportement d'autrui nous informe quant à la manière dont il convient d'interpréter la menace en situation d'incertitude.
Ceci donne lieu à un paradoxe : en décrivant le comportement d'autrui comme une "panique" et en montrant des rayons vides,  non seulement on communique une norme émotionnelle mais il devient parfaitement rationnel de contribuer à amplifier le phénomène qu'on décrit : après tout, si  on se dit qu'à cause de la panique, il n'y aura bientôt plus de produits de première nécessité, de pâtes, de riz, d'aspirines, il n'y a rien de plus cohérent que de s'en procurer avant que les stocks ne s'épuisent. A son tour, un tel comportement risque d'être interprété comme de la "panique", et d'alimenter un cercle vicieux.


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Episodes précédents:

Episode 1: Le coronavirus est un terreau fertile pour les théories du complot
Episode 2: La symbiose des médias et des angoisses collectives
Episode 3: Le raz de marée et la lame de fond.
Episode 4: Virus, paravent de nos angoisses
Episode 5: Peur, angoisse, panique ou psychose?
Episode 6: Le mythe de la panique collective







3 commentaires:

  1. Peut-on dire que c'est une situation presque similaire à l'affaire de Kitty Genovese ? Les gens ne réagissent pas à la situation devant eux parce que les autres ne le font pas non plus, certes parce qu'ils ne savent pas quoi faire, mais ils voient également que les autres ne font rien, donc pour eux, il ne faut pas agir.
    De plus, j'ai vu une expérience qui s'y rapproche plus :
    Dans une salle d'attente, il y a deux comparses et un sujet. À chaque bip, les comparses se lèvent et se rassoient sans aucune raison. Les sujets font de même, sans savoir le pourquoi du comment. Petit à petit des sujets arrivent et les comparses partent de la pièce. Au final, tout le monde fait le geste sans savoir pourquoi ils le font.

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  2. D'après-vous, comment peut-on sortir de ce cercle vicieux mentionné tout à la fin du billet?

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  3. H. Antonio Matos Rosal20 avril 2020 à 12:50

    De mon point de vue, il y a une différence claire entre la préparation aux catastrophes naturelles et l'achat compulsif pour le panic, la grande majorité des gens ont une idée claire des articles dont ils auraient besoin en cas de catastrophe naturelles mais dans le cas de Covid -19, les gens achètent désespérément en raison des informations fournies par les médias.

    Ces achats impulsifs sont alimentés par l'anxiété et l'ignorance, conséquence : Panic collectif chose que n'est pas vraiment nécessaire, en viralisant une image qui reflète les gens qui achètent du papier toilette de manière exagérée, les instincts innés font le même pour le contrôle sensoriel de la situation.

    Se laver les mains est un acte commun d'hygiène personnelle ; avant chaque repas, après être allé aux toilettes, etc. Il serait trop banal pour les citoyens de suivre cette règle, sachant que c'est un moyen de se protéger, c'est pourquoi ils transforment de manière collectifs cette information dans le cadre dramatique. Exemple Acheter compulsivement des gels désinfectants dans l'espoir de les protéger.

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